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Publié le 20 avril 2018, par dans Non classé.

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L’histoire qui suit est inspirée de faits réels. Les noms ont été changés pour protéger les protagonistes…

Après des années à pratiquer les réseaux sociaux, on pourrait croire que j’ai appris certaines règles élémentaires de survie en milieu hostile et trollesque. Et pourtant… il m’arrive de commettre de graves imprudences pouvant nuire à ma santé mentale et à la batterie de l’iPhone. Ainsi, sans réfléchir aux conséquences de mes actes, je me mets à parler musique et là, tout l’enfer se casse lâche, comme on dit en google translate de l’anglais.
Prenons un exemple anodin. C’est lundi, il il fait un temps à pousser un Teletubby au suicide et me prend l’envie de poster un morceau de pop légère, dansante et sans prétention. On pourrait naïvement penser que c’est moisn risqué que de vanter le bienfait des vaccins sur une page d’accros à l’homéopathie crachant sur Big Pharma, mais passé les premiers pouces bleus approbateurs, voici que sortent de l’ombre quelques redoutables personnages.
“Mais comment tu peux poster ça, braille, derrière son clavier, Dédé Le Puriste du Rock’n’Roll, réprimant des nausées. C’est de la merde ! De la soupe pour minettes ! Comment une fille comme toi peut aimer ça et surtout le poster ?”
Avant d’avoir le temps de lui expliquer que je fais ce que je veux avec mes cheveux et mon clavier, l’Esthète Pop s’empresse de lui rentrer dans le lard. Et lui expliquer que ce qu’il prend pour de la soupe est en fait un petit bijou, certes populaire, mais extrêmement bien ficelé, et d’ailleurs, le fait qu’un morceau plaise à un grand nombre ne retire rien à sa qualité. “Prends les Beatles, par exemple. C’est de la soupe peut-être ?”
L’Esthète Pop ne se doute pas qu’il vient de déclencher les foudres de Jean-Mi Underground. Qui n’a aucun lien avec le Velvet du même métal, mais doit son nom au fait qu’il se mue en jumeau de Cthulhu devant tout groupe ayant joué un jour devant plus de 50 personnes et vendu autre chose que ses cassettes autoproduites (dont le son laisse à penser que l’enregistrement a eu lieu sur la piste d’un aéroport un jour de grand départ en vacances).
Jean-Mi Undergound est catégorique, quoiqu’un brin excessif : “Les Beatles, c’est de la merde en barre. Y rien à sauver. J’aurais été Chapman, je butais les quatre.”
Au cours de leur échange musclé surgit la Kamikaze qui remarque que, systématiquement, on associe “soupe” et “minettes”. Dédé Le Puriste, qui surveillait les échanges seau de pop-corn à portée de main, lui saute à la gorge. “Oh, ça va, la féministe ! A cause des meufs de ton genre, on peut plus rien dire !” (Cette répartie brillante est applicable à toutes les situations, ce qui n’empêche pas Dédé de s’autoliker, à la manière du clebs reniflant son pipi avec jubilation.)
Jaillissant de nulle part, le Chevalier Blanc intervient pour dire que c’est un peu absurde de s’étriper pour un simple morceau de musique, non, quand même ? Il est immédiatemment attaqué par les autres qui s’entendent à merveille pour lui dire de bien fermer sa gueule, parce que la musique, c’est un sujet sérieux, voire vital. Vu leur ton, on sent que s’ils en avaient le pouvoir, ils condamneraient le Chevalier Blanc à être enfermé dans un cachot humide avec en fond sonore les compils NRJ Music, volumes 1 à 798.
“Oh, j’adore ce morceau, merci meuf, ça fait plaisir de l’entendre !” poste Copine Journaliste Musicale avec un gif où Patsy et Edina d’Ab Fab se font un high-five. Dédé Le Puriste like aussitôt. “Oh, salut, moi j’adore ce que tu fais…” Il se fait moucher par Copine Journaliste, pas dupe du plan drague, aussi transparent qu’un bikini blanc mouillé.
Tandis que ces deux-là échangent des amabilités, un pote de Jean-Mi Underground poste des liens vers ses morceaux. “Tiens, au moins, tu pourras écouter de la bonne musique. N’hésite pas à commenter, hein et si tu peux écrire une chronique, ce serait top, même si on déteste la presse grand public, mais hein, bon, faut jouer le jeu. Et like notre page aussi, tu peux faire tourner auprès de tes potes ?” En cliquant malencontreusement sur un des liens, on entend les premières secondes d’un morceau. Mélodieux comme une boîte de boulons tournant dans un sèche-linge, accompagné d’un solo de tronçonneuse rouillé. Jusqu’ici ronflant à côté comme un bienheureux, mon chihuahua sursaute et se fait pipi dessus d’horreur, tandis que le chat en régurgite une boule de poils de la taille d’un Ewok adulte.
Tandis qu’on nettoie, Amie Fan de Rock débarque et frôle la fracture du pouce en mettant des smileys hilares sous les postes les plus outragés, au risque de finir sur un rail avec goudron et plumes. Elle est secondée par le Roi du Jeu de Mots qui se lâche et ose les pire calembourgs, faisant enrager Dédé Le Puriste. Il en perd son Beschrelle et tape des réponses en phonétique et sans assez de voyelles.
Pote Rocker Balèse annonce qu’il adore la vidéo qu’on a innocemment postée. Et qu’il a tous les disques, d’ailleurs. Dédé est choqué, mais se tait. Jean-Mi Underground hésite à se pendre avec sa skinny tie. La Kamikaze refait alors un piqué. “Ah c’est marrant, quand c’est un mec qui dit qu’il aime, là, vous fermez vos gueules, hein ?” L’Esthète Pop signale que lui aussi a dit qu’il aimait. Dédé et Jean-Mi lui retombent sur le poil tout en expliquant à la Kamikaze que même si on ne peut plus rien dire maintenant, ils espèrent bien qu’elle croisera la route d’un criminel sexuel sadique et en manque, mais que, vu comment elle est moche, même un sanglier en rut ne voudrait pas d’elle.
Ayant fini mon ménage express, je me coiffe d’un casque bleu et j’interviens en mode léger-mais-ferme. “Eh, on se calme. Je vous rappelle que c’est MON mur. Si vous avez envie de vous injurier et de vous menacer, merci d’aller faire ça ailleurs.”
“T’aka pas posté ici si tu veut pas de coms !” répond Dédé, très en verve, décidément.
“On s’engueule pas, on discute !” ajoute Jean-Mi.
“Eh, tu n’as pas aimé les morceaux de mon groupe ? Et ma page ? Tu n’as pas encore liké ma page !”
Il est 18h. On est toujours lundi. Il fait toujours un temps à provoquer un suicide de masse au pays de Mon Petit Poney. D’une humeur de pit-bull enragé, je décide de supprimer la vidéo. Et ses commentaires.
Une semaine plus tard, après une campagne assidue du pote de Jean-Mi Underground au sujet de son groupe (dont je n’ai toujours pas liké la page), je reçois un message de ce bon vieux Dédé : “Ben alors, tu ne postes plus de musique… C’est chiant… Facebook, c’est fait pour partager nos goûts…”

 
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Publié le 20 avril 2017, par dans Histoire orale.

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(photo : archives de Silvère)

Un jour, au détour d’une discussion avec notre ami Silvère, il a évoqué son passage par les Tambours du Bronx. Nous nous sommes promis d’en reparler un soir, autour d’un verre, d’en tirer une petite histoire orale et parfaitement subjective. Il s’agit de la première partie. La suite viendra si vous avez le courage de vous taper un long read ici…

S’il fallait présenter les Tambours du Bronx à ceux qui ne les ont pas connus, comment les définirais-tu ?

En préambule, je voudrais dire que tout ce que je rapporte ici sont mes souvenirs à moi, avec 25 ou 30 ans de recul Ce sont mes impressions. Si tu en discutes avec un autre, il aura les mêmes souvenirs, mais notre lecture de la chose sera différente. Trente ans plus tard, ma vision est super jolie et elle ne l’a pas toujours été, je suis content et fier de cette période et de mes amis. Et ma façon de la raconter, c’est la mienne.

 Avant tout c’est une bande de potes, c’est né comme ça. Des passionnés de rock’n’roll qui avaient tous un peu le même look, qui traînaient dans le même bar, avaient les mêmes habitudes, roulaient avec les mêmes voitures. Ça se passait à Nevers, le bar s’appelait le Broadway, il y en avait un deuxième, le Pub, qui existe toujours, mais le Broadway était le bar des rockers.

Ce qu’il se passait dans les BD de Margerin, c’était notre quotidien. J’ai intégré la bande vers 1982-83, mais il y avait déjà un noyau important avant. Cette bande était presque caricaturale, roulait en DS, portait des Perfecto, des 501 et des santiags, écoutait Renaud dans la bagnole… Pas moi, je n’ai jamais été fan. Il y avait beaucoup de rock’n’roll, bien sûr, des relents de hard rock… On faisait tout ce que faisaient les bandes dans les années 1980. On sortait ensemble, on allait aux concerts ensemble, parfois il y avait des bastons ensemble. J’ai vu une fois la bande au complet, à un concert du groupe de hard rock d’un des membres, il devait y avoir 70-80 personnes.

Il y avait un des noyaux, qu’en simplifiant, j’ai appelé les « intellos », c’est-à-dire les plus musiciens, les plus engagés, les plus capables d’organiser des choses. Dans ce noyau-là, un d’entre-nous, qui s’appelait Jojo, a passé l’été 1987 à voir tous les membres de la bande, un par un. Il était en fac de psycho à Rennes et rentrait après avoir eu sa licence. Il a donc passé l’été à faire le tour de la bande en disant, j’ai une idée, une histoire de groupe, je suis sûr que ça peut marcher.

C’est devenu un gag récurrent, mais cet été-là, il a dit, dans un an on fait un plan mondial. Quand il est venu me trouver, je bossais à la piscine de Nevers, j’étais en maillot de bain, j’avais les pieds dans l’eau et j’ai entendu sa voix derrière moi. Ah Silvère, j’ai une idée d’un spectacle, d’un groupe avec la bande, ça te branche ? Ma seule réponse a été : est-ce que les autres y sont ? Il m’a dit, oui, il y a déjà Box, Pogo, Rascal, etc. Je ne savais pas de quoi il parlait, j’entendais à moitié ce qu’il me racontait, mais si la bande y est, j’y suis, voilà !

On avait rendez-vous le samedi suivant pour qu’il nous explique, mais je venais, puisque la bande y était.

Il a passé les deux, trois jours avant le samedi à récupérer les bidons dans les garages aux alentours. Je pense même qu’il en a piqué un ou deux dans des jardins qui servaient de réservoir d’eau. Il a ramené tout ça au lieu de rendez-vous, un lieu qui s’appelait la Maison des Montots. C’était une maison de quartier avec une salle de spectacle dedans, un lieu très brut tout en béton.

Le samedi arrive, on se retrouve dans cet espace vide, on est 22 blousons noirs, c’est comme ça qu’on nous appelait, avec des manches de pioche et des bidons. Tu mets des manches de pioche dans les mains de quelqu’un et forcément, il va taper devant ce qu’il a devant lui. Tout de suite, comme on était tous plus ou moins musiciens – j’étais bassiste, il y avait 2-3 batteurs, autant de guitaristes – un morceau a démarré qu’on a appelé « Locomotive ». C’était juste une accélération. On l’a enregistré sur le deuxième album. Mais c’était le premier morceau, du premier soir, fin septembre 1987, je crois.

On s’appelait la bande de Vauzelles, du nom d’un patelin, Varennes Vauzelles, c’est la banlieue de Nevers, construite au 19e siècle autour des ateliers de réparation des locomotives à vapeur, sur le même modèle que les corons. Des petites maisons alignées avec des rues toutes droites, la cité ouvrière typique du 19e siècle. Les ateliers existent toujours, ils s’occupent des machines diésel. Le noyau dur de la bande venait de là, moi je n’en étais pas, mon père a eu un parcours différent. C’était des fils d’ouvriers qui avaient travaillé dans ces usines. Certains d’entre nous bossaient là l’été.

On se retrouve donc avec le projet de Jojo, le premier chef des Tambours du Bronx, le seul que j’ai connu et tout de suite, on a senti qu’il se passait quelque chose. C’était tellement puissant, tellement évident… Et puis, on était une vraie bande, comme on pouvait en voir dans les années 1960, avec tout ce que ça peut avoir, le look, les voitures, les bastons, les fêtes, le repère, ce bar, le Broadway… Les gens qui n’était pas lookés rock’n’roll, teddy boy, punk etc. n’osaient pas y entrer. Pas que c’était interdit bien sûr… On en a vu des dizaines ouvrir la porte, voir tous les mecs avec des crêtes, des bananes, des blousons noirs et décider d’aller boire un coup ailleurs. Mais le patron ne s’en plaignait pas, on était de gros consommateurs, il avait la bonne clientèle pour que le bar marche !

En tout cas, ça s’est fait comme ça, tout seul. Quand Jojo était en fac à Rennes, il avait vu les Tambours du Burundi aux Transmusicales. Il y a un chef au milieu, un demi-cercle de musiciens autour et tout de suite, il s’est dit, ça avec mes potes, on le fait. Je lui reconnais une grande partie de la paternité de l’idée, mais après, plein de choses sont nées de tout le monde, évidemment. Le point de départ, c’était ça, avec en amont, cette bande de potes heureux de faire quelque chose en plus. Et on se disait aussi qu’avec ça, on pourrait aller dans tous les festivals gratos. Notre intérêt c’était de voir des concerts, boire des bières, draguer des filles. Genre, rockn’n’roll basique.

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On a fait nos premiers concerts autour de Nevers. Il y a un festival de rock, Nevers A Vif, qui vient de fêter ses 30 ans. Je crois que c’était la toute première année ou la deuxième, 1988… On a dû faire un de nos premiers concerts là. On a aussi joué dehors au festival de courts-métrages, De Nevers à l’Aube, parce qu’on connaissait tout le monde. C’est une petite ville, tous les acteurs culturels étaient nos potes. D’ailleurs, Nevers A Vif était organisé en grande partie par des membres de la bande. On a très vite été invités à jouer dans le patelin d’à côté. Et puis, on a fait 2-3 coups bien pensés… On n’était pas discrets, c’est le moins qu’on puisse dire. Bourges étant à 70 kilomètres de Nevers, on a décidé, la première année où on a eu un bout de répertoire, genre, une demi-heure, trois-quarts d’heure, d’aller au Printemps de Bourges pour jouer dans la rue.

Donc, toutes les DS se garent, un pote avait chargé les bidons en vrac dans son camion… Quatre-cinq mecs patibulaires sortent des voitures avec des manches de pioche, déchargent des bidons et les installent devant la Maison de la Culture de Bourges où il y a les bureaux du Printemps. Et coup de bol, c’est à ce moment-là que Jack Lang, le ministre de la culture de l’époque arrive, suivi par son service d’ordre et toutes les caméras. Ce n’était pas prévu, on ne savait pas qu’il était là. Evidemment, les caméras se sont tournées vers nous, ça s’est très vite su…

Et cette année-là, en 1988, Serge Gainsbourg faisait un documentaire sur le festival et il a craqué pour ces mecs qui n’étaient pas programmés et s’imposaient. On a gardé ce côté-là très longtemps. On arrivait quelque part en disant, on va jouer là, et on nous répondait, non, non ce n’est pas prévu. Et on disait, on n’a pas demandé si on pouvait jouer, on vous prévient qu’on va jouer là, vous nous dites à quelle heure on peut y aller et c’est tout. On l’a fait pour le festival de l’Ile Aucard à Tours, au moment de la fête de la musique, je crois. On a loué un bus de 60 places, on a débarqué avec toute la bande, le groupe et les bidons, tout le monde a participé aux frais, pour aller faire la fête à Tours. Il y avait un chauffeur pour qu’on puisse boire. On arrive là-bas sans avoir appelé avant pour demander si on pouvait venir. Et les organisateurs ont vu débouler 60 blousons noirs poussant des bidons, avec des manches de pioches à la main. On a vu arriver un mec tout blanc, terrorisé, qui a dit, mais vous êtes qui, vous faites quoi ? Il s’imaginait qu’on était des Hell’s Angels venus foutre la merde. On lui a répondu, ne vous inquiétez pas, on est un groupe, on vient pour jouer. Tu nous dis quand on joue, mais on va jouer donc autant que ça se passe bien. En fait, ça les a arrangés, on a joué pendant les changements de plateaux. On avait prévu de faire ça cinq fois dans l’après-midi… La cinquième fois n’a jamais eu lieu parce que tout le monde était saoul et dormait dans le gazon.

A quel moment le nom s’est imposé ?

Tout de suite. Les Tambours du Bronx, c’est pour résonner comme les Tambours du Burundi. Le Bronx, c’est ces petites maisons alignées, comme dans cette banlieue populaire de New York où il n’y a pas de grands immeubles. On avait notre Bronx à nous, on l’avait surnommé comme ça dans la bande. Et c’était en opposition au Broadway, le bar des rockers qui était dans le centre-ville de Nevers. Le nom, on ne l’a pas choisi, il s’est imposé entre l’écho avec les Tambours du Burundi et l’opposition avec le Broadway, qui était notre maison, on y habitait toute l’année…

Ça c’est la naissance, la première formation du groupe. Elle a beaucoup bougé au tout début. Il y avait un noyau dur qui s’est imposé tout de suite, d’une douzaine ou quinzaine de personnes. Et quelque part, on n’avait que ça à foutre, franchement. A part faire les cons avec nos copains, c’était notre seule motivation. Là, on pouvait faire les cons avec les copains mais loin, dans la ville d’à côté, puis de plus en plus loin. Autour de ces 12-15 personnes, ça a beaucoup bougé. Le groupe se composait d’environ 20 musiciens sur scène. Beaucoup ont essayé, ça ne leur plaisait pas ou ils ne s’intégraient pas à la bande. On était des grandes gueules. Et c’est fermé, une bande. Le groupe est né en 1987, la bande existait depuis bien plus longtemps. Ceux qui étaient dans la bande avant la création du groupe étaient d’office là. Et ceux qui venaient se rajouter devaient presque s’intégrer à la bande avant le groupe. On a mis les 25 grandes gueules de la ville dans le même groupe…

Le noyau dur s’est vite fixé, c’était en gros les plus musiciens des membres de la bande. On avait tous des groupes à côté… Deux ou trois autres membres de la bande ont essayé, mais ils étaient déjà embarqué dans un bout de vie professionnelle, alors que nous, on ne bossait pas. A l’époque, j’avais 25 ans, on n’était pas des gamins.

On a fait tellement de grosses conneries ensemble qu’on se disait que le groupe, c’en était une de plus. Voilà le genre de blagues qu’on faisait : dans notre bar le Broadway, tous les samedis, comme dans toutes les villes de province, on entendait régulièrement passer les cortèges de mariages qui klaxonnaient, faisaient le tour de la ville trois fois, etc. Ils nous faisaient chier à klaxonner comme ça, on a décidé que nous aussi on allait se marier et klaxonner. On a organisé un mariage dans la bande. L’un de nous s’est habillé en fille, Pogo, mal rasé mais en robe blanche, et l’autre c’était Dodol, qui s’était mis sur son 31. On a tous briqué les DS, l’un de nous avait une Traction, un autre une Cadillac, ils les ont sorties pour l’occasion. On a tous mis nos plus belles santiags, les redingotes, les perfecto, et c’est parti. On a tourné dans la ville tout l’après-midi. On a fait un vrai-faux mariage puisque la Maison des Montots, où on avait répété la première fois, est une ancienne chapelle des années 1960. L’un de nous a mis un col de pasteur et marié les deux potes.

A Nevers, tous les mariés se font photographier sur les marches du palais ducal, en plein centre-ville, qui fait partie des châteaux de la Loire. On l’a fait aussi. Avec toute la bande, nos copines, en faisant des grimaces sur la photo. C’était le genre de blagues qu’on faisait, c’était gros, mais tout le monde suivait. Notre but, ce jour-là, c’était juste de klaxonner dans toute la ville, nous aussi on a le droit.

Une autre chose nous a beaucoup rassemblé. On a vécu, comme toutes les bandes de potes dans les années 1980, beaucoup de bastons parce qu’on faisait partie de ces gens qui ne s’en allaient pas quand ça chauffait. Je ne serai jamais rentré dans cette bande de mecs s’ils avaient été des fouteurs de merde. On s’est régulièrement tapé des équipes de bucherons, de rugbymen, des mecs qui aimaient quand il y avait du répondant, mais c’était bon enfant. Il n’y avait jamais eu de skinheads à Nevers, c’était radical, les mecs étaient immédiatement cernés et repérés et on allait leur dire de dégager d’ici. C’était notre ville, c’était rock’n’roll. Il n’y avait pas de règles écrites, on était potes, on se respectait.

Pour en revenir à cette grande bande… A un moment, le président des Narmwat Rockracers, un des membres de la bande qui a monté un club de bikers, avait acheté un bar, le Bar des Tilleuls, dans lequel il organisait régulièrement des concerts. Et le festival Nevers à Vif, c’était 5-6 d’entre nous qui faisaient partie de l’organisation. On était plusieurs à avoir pris ça en main, à s’occuper des artistes. On était tous très actifs que ce soit avec les Tambours ou nos autres groupes. J’étais bassiste des Chasmbrats avec lequel j’ai fait un disque chez Closer Records en 1989. Tout ça, c’était pour arrêter de se plaindre qu’il ne se passe rien dans cette petite ville. Il n’y avait jamais de concerts de rock, on faisait des bornes pour en voir, on allait à Clermont-Ferrand, à Paris. Avec la bande, en 1982 ou 83, on est tous montés à Paris voir Clash à l’Espace Balard. On faisait des sorties comme ça. On a commencé à se dire qu’on allait organiser des concerts, entre les membres de cette bande plus deux ou trois autres, dont un garçon important, Jean-Michel Marchand qui a été longtemps le programmateur de Nevers à Vif et d’une radio libre de l’époque, un mec super, on s’est tous retrouvés autour de lui pour cette histoire de festival. Je fais des digressions, mais tout ça, c’est les mêmes gens, la même histoire ; les Tambours, c’est une aventure d’une bonne partie des membres de cette bande-là. Et on fait nos premiers concerts à l’arrache dans la région, on nous payait pas. Au début, l’idée c’était juste de payer l’essence des DS et les bières. Puis très vite, on est allés à Bourges, ça a marqué tout le monde, et l’année suivante, on était sur la grande scène pour notre concert. Ça a décollé en deux ans.

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Et l’impératif d’image, il apparaît quand ? Le groupe avait de la gueule, même si ce n’était pas calculé…

On était habillés comme ça tous les jours. C’était nos fringues. J’avais une paire de pompes, mes santiags, deux 501, et un perfecto. C’était tout. On s’est juste un peu bataillé au début. Moi, ce côté uniforme m’emmerdait un peu. On avait décidé de tous porter des t-shirts noirs. Pendant longtemps, j’ai résisté, je mettais des t-shirts d’autres couleurs alors que je ne porte que du noir juste parce que j’étais rebelle au milieu des rebelles. Ça me faisait chier de mettre un t-shirt parce qu’on me le demandait. Mon perfecto, je n’avais que ça, mais le t-shirt, je prenais le premier de pile et tant pis s’il n’était pas noir. J’ai résisté jusqu’au moment où j’ai compris que c’était vachement plus joli si on était tous en noir.

Un jour, on fait un Champs-Elysées avec Drucker, c’était en direct à Grenoble. On arrivait la veille pour faire le filage. On est accueillis un peu froidement, on était devenus à la mode et il fallait qu’on fasse des télés… On nous confie à une assistante qui devait s’occuper de nous. Elle nous montre les loges qui n’étaient pas bien du tout, alors on s’est mis où on voulait. Et elle nous dit : et pour vos costumes de scène ? on est restés très sérieux à se regarder en disant « merde j’ai oublié mon costume de scène ? Et toi, tu as le tien ? » Tout le monde a rebondi là-dessus et la fille a dit, ah oui, vous êtes vraiment cons…

A Grenoble, il y a un chapitre Hell’s Angels et les mecs étaient techniciens sur le montage du plateau, etc. On a bien sûr fini avec eux dans leur local, à faire le concert qu’on n’avait pas pu faire dans l’émission. On était frustrés d’être venus là pour ne jouer qu’un seul morceau. Dans l’émission, c’était trop cadré, alors qu’on ne chronométrait rien. Les mecs nous faisaient des signes désespérés pour qu’on arrête. On a dit aux Hell’s Angels, c’est simple, on veut jouer, vous posez deux caisses de bière au milieu de votre local, on joue un concert entier. Qui était facturé quelques dizaines de milliers de francs à l’époque. On l’a fait pour deux caisses de bière, parce qu’il fallait que ça sorte.

Et il y a eu des moments très forts, comme les fameuses deux grandes fêtes : le centenaire de la Tour Eiffel organisé par Chirac et le bicentenaire de la révolution. On était dans ce défilé pour représenter la révolution industrielle, c’est pour cela qu’il y avait cette locomotive. Et ça venait de chez nous.

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Jean-Paul Goude était chargé d’organiser ce spectacle. On lui a proposé le projet deux ans avant et pendant un an, des gens lui apportaient des infos, des troupes, des spectacles de rue. Il avait des assistants pour trier, aller voir des spectacles dans le monde entier, c’était open-bar, les fonds étaient illimités. Il devait y avoir 2000 Chinois, mais ça a été annulé à cause de Tien An Menh, il y avait des Ecossais, des Sud-Africains, des gens de partout.

Et Goude reçoit notre vidéo sur VHS. Le caméraman, c’était le comptable du festival Nevers A Vif et il a bricolé des images avec une caméra familiale. On ne pouvait donner ce clip à personne parce qu’il avait fait un montage avec des images de La Bataille du rail, on jouait le morceau « Locomotive », qui est une accélération et à la fin ça explose. C’était la grande époque de MTV, on savait qu’on devait avoir des images qui circulent. Et on avait une gueule, un look, on avait vite compris qu’on devait le montrer. Il avait fait ce clip, qui était inutilisable parce qu’on n’avait pas les droits de La Bataille du rail. En privé, on pouvait en faire ce qu’on voulait et on cherchait des concerts avec cette vidéo.

En la voyant, Goude nous a raconté qu’il s’est dit, ça on le fait ! C’est-à-dire, on fait construire une locomotive par des décorateurs de cinéma : les mecs étaient allés jusqu’à faire les coulures de rouille sur les rivets… Elle était si réaliste qu’on a dû taper dessus pour vérifier qu’elle était en bois ! Ça s’est fait aussi simplement que ça. Et très vite, on a été contactés par la Mairie de Paris pour le centenaire de la Tour Eiffel. On a compris que comme les deux étaient de partis opposés, ils ne devaient pas savoir qu’on participait aux deux événements. On est la seule troupe qui a pu faire les deux, pour une fois on a été discrets !

En juin, on a fait le centenaire, en juillet le bicentenaire.

Pour l’anecdote, après le spectacle de juin, où il y avait Johnny Hallyday, etc. pas notre tasse de thé, on se retrouve quand même dans une fête sous la tour Eiffel, dans un périmètre fermé avec de grandes tables de banquet. Toute la mairie de Paris et les députés possible étaient là, toutes les huiles. Et les artistes. Dont les 22 blousons noirs dans un coin, qui picolent comme des trous, il y avait de quoi faire. Et il y en a un de nous qui repère une grosse tente militaire et nous dit, en venez voir ! Il y avait des palettes – l’organisation du truc avait duré 15 jours voire un mois – de rouleaux de PQ pour les 2000 intervenants. On a fait une bataille de rouleaux de PQ comme si c’était des serpentins. On a détruit une ou deux palettes, on les lançait sur les hommes politiques, on attaquait, on chargeait… C’était en fin de soirée, Chirac était parti… On a bien rigolé, c’était un truc de gosses, ça fait rire le PQ.

Un mois plus tard, on est revenus pour le 14 juillet et il y avait une fête dans les jardins de l’Elysée. On est invités comme le reste des artistes, les techniciens, etc. C’était énorme. On était la plus petite troupe. Les Américains étaient 200, les Sud-Africains je ne sais plus combien. Nous, on était 25. Et pas les plus discrets. On voit les Ecossais sortir leurs cornemuses et jouer deux ou trois morceaux et c’est vachement bien. Tout le monde a envie de danser. Les troupes de musiciens folk s’y mettent aussi. Mais nous, nos bidons étaient fixés sur les petits chariots SNCF dehors. Et dans le périmètre, il y avait tous les présidents du monde… On commence à picoler en restant groupés, on ne connaissait personne. Et on se dit, merde on veut jouer aussi. On sort, on passe devant la barrière de sécurité sans problème, on va chercher nos bidons sur les chariots sur la place de la Concorde et on revient avec nos manches de pioche. Et on se retrouve face à la même barrière de sécurité avec le service d’ordre, en l’occurrence la DST, la CIA, le Mossad… Qui voient arriver 25 mecs en noir, armés de bouts de bois… Ils ont tous sortis les talkie-walkies, c’était panique à bord. Et nous, on avait 12 ans d’âge mental, on a insisté pour rentrer. Et là, les premiers prennent les bidons, les jettent par dessus la barrière en disant, on va passer quand même. Et on empile des bidons pour grimper. Les mecs auraient pu nous buter. Ils ont fini par avoir le mot d’ordre de nous laisser entrer. Et on a joué nos morceaux, les gens sont venus nous voir et on a été les derniers à partir. On finissait les bouteilles pendant que les mecs débarrassaient et que le jour se levait. On était très fiers d’être prolo, les Tambours, c’était un spectacle prolétaire. On symbolisait un atelier avec le chef au milieu qui donnait les ordres. Et c’est pour ça qu’à la fin du spectacle on jetait les bidons, c’était la révolution, tu casses l’outil de travail… On expliquait d’où on venait.

 
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Publié le 27 décembre 2016, par dans Non classé.

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11 janvier au matin. Je n’oublierai jamais et pourtant, j’ai la mémoire d’un poisson rouge atteint d’Alzheimer…
Le 8 janvier, j’avais mis au point un plan d’invasion des disquaires indépendants. Ma mission : acheter Blackstar, l’album expérimental de Bowie. Consciente que les disquaires indés n’en auraient que trois exemplaires en vinyle, j’avais établi un itinéraire. Je l’ai trouvé chez le premier. Ce qui ne nous a pas empêché d’aller chez un second, histoire d’acheter d’autres disques. Tout le week-end, nous avons écouté Blackstar. Seuls. Avec des amis. Le dimanche 10, le brunch s’est terminé tard. Vers 23 heures. Quelques bouteilles avaient succombé. Nous sommes allés nous coucher. Ravis que Bowie ait enregistré un putain de chef-d’œuvre ambitieux à l’âge où ses confrères pantouflent, relèvent les compteurs et font des tournées spécial troisième âge avec parking à déambulateurs si besoin.
J’ai dessaoulé direct le 11 au matin à 7 heures.
Je n’avais jamais pensé qu’il puisse mourir. Pas avant moi, du moins. Ça fait des années que je fais tout pour ne pas m’attarder indument ici.

Si j’ai décidé un jour d’écrire sur la musique, c’était dans l’espoir de le rencontrer (tout en ne voulant surtout pas le faire…). Si j’ai compris que je pouvais aimer les filles et les garçons, c’était grâce à lui. Il m’a ouvert plus de portes que n’importe qui dans la vraie vie.
J’ai toujours trouvé ridicule de pleurer sur des gens que l’on n’a jamais rencontrés… Ben n’empêche que j’ai mis à rude épreuve mon eyeliner cette année.
On rajoute à cela Prince et Sharon Jones et ce fut une vraie bonne année pour les ventes de mascara waterproof.

Mars. Week-end à Londres. Passage obligatoire par la comédie musicale Waterloo Sunset. “Je n’ai jamais rencontré une chanson des Kinks que je n’aimais pas”. Dix points de bonus à celle/celui qui sait d’où vient cette citation. Une semaine ou plus à écouter les Kinks en boucle… Que nous avons retrouvés en août pour ouvrir la soirée du mariage de deux amies.

En juin, Marion, ma binôme, amie, photographe, petite frisée, botteuse de cul professionnelle, m’a embarquée, que je le veuille ou non, au festival This Is Not A Love Song. La meilleure idée de l’année, je crois. Petite jauge, ambiance géniale entre passionnés, programmation de rêve. Je me suis éclatée devant Parquet Courts. Chialé ma race devant Air, au point qu’un vigile est venu me consoler (oui, il y a une VRAIE bonne ambiance), adoré Shellac et tant d’autres groupes…

 

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Juillet. Berlin. Sa biennale d’art contemporain dument honorée par les arts snobs que nous sommes. Tatouage Blackstar . Disquaires en masse. Quantité de vinyles ramenés à la maison.

Nouvel album de Divine Comedy. Places de concerts assurées pour janvier afin de voir enfin l’un de mes songwriters favoris avec Damon Albarn, Ray Davies, Lee Hazlewood et Jack White. Avoir mis longtemps à pleinement apprécier le génie de Neil Hannon et s’en sentir presque coupable (je suis très douée en culpabilité).

Aimer en vrac cette année Angel Olsen, le dernier Okervil River, l’enregistrement du casting de Lazarus, le best-of de Air, l’album de Nick Cave, l’ultime de Leonard Cohen (dont pourtant je n’ai jamais été fan), le foufou de Ty Segall, des vieilleries des eighties, un vieux Link Wray, une réédition de Warsaw et de Marquee Moon de Television, une énième version du premier Velvet Underground (j’ai acheté un régime d’album banane depuis mes 15 ans, je crois…), les Tigres du Futur, redécouvrir The Hot Rock de Sleater Kinney, des vieux Roxy Music, le nouveau Daniel Romano, des classiques de Prince et Aftermath des Stones, du Parquet Courts à gogo, et j’en oublie…

Jouer à je te prête mes bouquins de rock, tu me passes les tiens… Et se refiler Girls To The Front contre l’autobio de Dusty Springfield. Lire celles de Grace Jones ou Dave Stewart. Et surtout, lire le manuscrit de l’une, quelques paragraphes de celui d’un autre. Nos amis ont du talent, je ne cesse de le répéter.

Aller au vernissage de l’exposition photos de Marion et Muriel. Deux filles de Rock&Folk avec lesquelles j’ai eu le plaisir de bosser.

Voir beaucoup d’expos. La beat generation. Oscar Wilde. Araki. Di Rosa. Entre autres. Tenter sa chance dans les galeries… Se dire que si on avait des sous, genre plein, on ferait mécène au lieu d’acheter des grosses voitures et du bling.

Passer beaucoup, beaucoup de soirées et de dimanches à boire entre amis. Se dire que les semaines passent très vite. Ou pas, quand on attend le moment de voir les amis…

Filer quelques jours en août en pleine campagne sans wifi pendant que des copains enregistrent leur premier album. Se faire tatouer un chat un peu bancal et grumpy sur une phalange avec Marion sur les coups de 4 grammes du matin.

 

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Dire au revoir à Bettie, la pire et meilleure chatte du monde. Extirpée d’un égout, 17 ans à nous troller et nous aimer. Ne plus mettre les pieds dans le bureau où elle avait sa place depuis qu’elle est morte.

Adopter Yoda le chihuahua. Qui devait s’appeler Elvis, parce que bon, hein, c’est vachement ironique de donner à un mini-chien le nom d’une idole morte obèse… Et au final, laisser Thierry décréter que c’est Yoda, à cause de ses oreilles géantes. Réaliser qu’il était le tout petit machin rigolo qu’on attendait depuis longtemps.

Terminer l’année en osant se lancer dans ce qu’on n’osait plus… Refaire tout l’appartement en 2017. Prévoir de quitter la tanière pendant deux mois, avec des malles de fringues, de bouquins, de make-up et les bestiaux. Abandonner le style pop coloré pour ce que j’aime vraiment, du sobre scandinave froid, qui me ressemble au fond. Le début de l’année va être violent, mais avec un peu de chance, je me sentirai tellement mal que j’aurai besoin d’écrire. Voire de finir la fiction commencée cet été, délaissée depuis. Non, je déconne, faut quand même pas pousser…

 
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Publié le 8 juin 2016, par dans blabla.

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Crédit photo : Marion « Petite Frisée » Ruszniewski, ma binôme de festival

Depuis la première édition du TINALS (le petit nom de This Is Not A Love Song – je peux l’utiliser maintenant, on est potes), l’affiche donne envie de prendre le premier train pour Nîmes. Mission enfin accomplie cette année, malgré la mauvaise volonté de la SNCF, décidée à organiser une empoignade générale à la Gare de Lyon, vrai moment de grâce pour agoraphobe…
Ci-dessous, les dix raisons d’y faire un tour l’an prochain, enfin pas tous à la fois quand même, je vous rappelle que je n’aime pas la grosse foule !

1. La programmation : la première raison d’aller en festival ne devrait jamais être « c’est chouette, on va aller boire des bières en plein air entre potes », mais un coup d’œil à l’affiche. Et celle du TINALS est canon chaque année. Par exemple, un festival 2016 sans Les Insus et Louise Attaque Tous Aux Abris, c’est de l’inédit, il fallait en profiter. Et avec en vrac, Ty Segall & The Muggers, Shellac, Air, Parquet Courts, Lush, Tortoise et un paquet d’autres, comment dire… ? ah oui, c’est devenu trop rare, à l’ère des grosses machines qui proposent toutes la même affiche consensuelle, à de micro variantes près. Tiens, c’est à croire qu’au TINALS, on pense à la musique d’abord, à l’aspect financier après.

2. Le prix des places : même si je suis invitée, je regarde toujours le prix des places. Histoire de voir si on se paie ou pas la tronche du festivalier lambda qui, contrairement à moi, n’aura pas droit à un pass laminé en sautoir avec sa photo dessus donnant l’accès aux toilettes VIP. TINALS, c’est 25€ la journée, soit la moitié de pas mal des grosses machines sus-citées avec les Insus et Louise Attaque Tous Aux Abris à l’affiche.

3. La taille : je sais, la taille ne compte pas. Sauf quand il s’agit de choisir des vêtements ou un festival. Dans les deux cas, j’opte pour le small, question de confort. TINALS, c’était 4000 personnes par jour pour cette quatrième édition. Un bonheur. Parce qu’il est possible de voir les concerts dans de bonnes conditions, de retrouver aisément ses amis, de ne pas faire la queue une plombe pour boire ou éliminer une bière et comme le réseau téléphonique n’est pas saturé, on peut tweeter ses impressions et poster des selfies en couronne de fleurs sur Instagram, histoire de narguer les amis restés à Paris.

4. La situation géographique : Nîmes, c’est trois heures de TGV depuis Paris et la garantie, à coup presque sûr, de ne pas passer trois jours de TINALS en K-way et bottes d’égoutier, à éviter les bains de boue. Il semble même que les humains n’étant pas dotés d’une peau de vampire peuvent bronzer là-bas…

5. Le site : une grande et une petite scène (avec des concerts gratuits l’après-midi) en extérieur, un petit club et une grosse salle à l’intérieur encadrant un patio avec un bar, des gros coussins éparpillés dehors à côté d’un troupeau de flamands roses et des transats à l’ombre pour se relaxer… Pas besoin de parcourir des kilomètres pour passer d’un concert à l’autre et ça tombe bien, puisqu’il y en a souvent deux, voire trois à la fois dans des créneaux horaires assez proches.

6. L’ambiance : détendue, à mi-chemin entre colonie de vacances pour grands gosses et garden party forte en décibels. Il y a des ateliers pour fabriquer des badges ou sa couronne de fleurs, l’accessoire indispensable pour se la jouer Coachella (ou Coachelley dans mon cas), des jeux de plein air (voir un festivalier imbibé faire du hoola-hop ça n’a pas de prix), une cabine photos gratuite pour se tirer le portrait entre amis (non homologuée pour les photos de passeport, précision utile à l’attention des radins), etc. Pendant trois jours, j’ai craint pour ma réputation de Grumpy Cat…

7. La chapelle de mariage : oui, petit festivalier plein d’amour, de bonnes vibrations et de boisson houblonnée, tu peux convoler au TINALS. Un Elvis presque vrai unit au nom de Saint Paul, Saint John, Saint George et Saint Ringo, tout ce qui bouge ou pas. Nous avons assisté à des scènes de décadence absolue : des garçons en robe blanche épousant leur dulcinée en nœud papillon, des gens se mariant à 5, 6 ou 7, voire à des objets… De quoi filer des AVC à la Manif pour Tous (apparemment, c’est un des objectifs secrets de l’animation…) J’en ai profité pour m’unir à Marion et deux copines. En robe sixties à se damner, même si elle n’était pas noire.

8. Le public : à l’inverse de celui des grandes messes en plein air, souvent là pour déconner entre copains et, éventuellement, se cogner les Insus et Louise Attaque Tous Aux Abris en fond sonore, le public du TINALS est motivé et vient là, oui, c’est dingue, pour voir et écouter des groupes. J’ai assisté à des concerts entiers sans être bousculée toutes les trente secondes par un déshydraté chronique trimballant quatre pintes. Ok, j’avoue qu’il n’y avait pas que des amateurs éclairés dans le public. Ou alors, ce couple interloqué disant, quand Air a débarqué sur scène « Tiens, ils n’ont plus leurs casques » avant de se barrer après un morceau, m’a bien trollée…

9. Le public, bis : un phénomène étrange s’est produit à TINALS. Je n’ai pas croisé Drapeauman ou la Crêpe Humaine, deux incontournables des grandes messes en plein air. Ont-ils été découragés par les grèves ? Les intempéries récentes ? Ont-ils préféré We Love Green qui avait lieu le même week-end ? S’ils me lisent, je les invite à venir l’an prochain, parce qu’une Crêpe Humaine, avachie entre un bouquet de flamands roses, ça aurait de la gueule quand même !

10. La passion : un festival pour des passionnés, organisé par des passionnés, ça se sent. Sur le mini-village du site, par exemple, on trouvait un vrai stand de disques, tout vinyles, bien sûr, à prix raisonnables plutôt que des marchands de merdouilles n’ayant qu’un rapport très lointain avec la musique. C’est un détail, peut-être, mais en festival, je trouve cela aussi essentiel que les food trucks et les bars. Après fouinage approfondi dans les bacs, il ne s’agissait pas que des albums des artistes à l’affiche, loin de là…

Ce billet n’a été absolument pas sponsorisé, même si la presse a été invitée à un apéro-débriefing par les organisateurs du TINALS. (Oui, c’était open-bar, ce qui a sans doute creusé un cratère dans le budget de l’an prochain.) Mais, eh, fuck, c’est mon blog, j’y écris ce que je veux et, pour une fois, au lieu de râler, j’avais envie de faire mon Bisounours. (Si vous me cherchez au rayon jouet, je suis le Bisounours habillé en noir, avec une clope et un verre brodés sur mon ventre en peluche.)

 
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Publié le 15 avril 2016, par dans blabla.

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Je tiens à préciser que Marion, photographe officielle du blog, est à innocenter pour ce visuel tout pourri, que j’ai réalisé avec mes moufles.

Chaque année, après avoir dépensé son budget vacances en vinyles, on se promet, comme après une gueule de bois de compétition, qu’on ne recommencera pas. Et l’année suivante, on dresse la liste de disques à acheter, on s’organise un circuit entre parcours du combattant et séjour planifié par l’Association des Hyperactifs Cocaïnés et on se lève, un samedi matin, à une heure ridicule, ce qui nous contraindra à boire des litres de café pour garder les yeux ouverts (et mettra notre vessie à rude épreuve, puisqu’il n’y a pas encore de wc chez les disquaires).
Et pour ne pas avoir l’air d’un obsessionnel compulsif tout seul, le mieux est d’aller traquer le vinyle en bande. Histoire de se rassurer en se disant qu’on n’est pas forcément le plus affligé…

Petite liste des copains, potes et autres vieux brancards à embarquer avec soi (ou pas) le jour D.*

Le Collectionneur Maniaque : Même en étant atteint de TOC, on passe pour banal et sans histoire à côté de lui. Le Collectionneur Maniaque est déterminé à TOUT AVOIR sur son groupe ou artiste ou label favori. Mais en prime, il le lui faut en trois exemplaires : un à écouter, l’autre à garder dans son emballage et le dernier à stocker en sécurité au cas où sa collection serait détruite par une catastrophe naturelle, une attaque nucléaire ou une invasion de zombies extraterrestre mutants en Desigual. Son budget pour Disquaire Day pourrait contribuer au comblement du déficit de la Sécu. A-t-il kidnappé le petit bonhonne Cétélem ? Tué sa vieille tante à héritage ? Mystère…

Le Spéculateur : Les disques, il s’en cogne comme de sa première tétine. Ce qui l’intéresse, ce sont les cotations sur Discogs, qu’il compulse comme les cours de la bourse. Il a repéré les collectors les plus recherchés, va se jeter dessus avec la délicatesse d’un pit-bull affamé boulottant un enfant en bas âge et filer aussitôt chez lui les revendre pour des sommes obscènes. Enfin, si sa copine a terminé de mettre sur eBay les vêtements de la collection capsule H&M de ce styliste super tendance…

Le Blasé : Il n’est là que dans un but : vous faire comprendre que vous êtes tous des gogos, bernés par une opération sombrement commerciale visant à vous faire acheter des disques à prix exorbitants. Ses phrases favorites ? « Pff, Disquaire Day, c’est mort, les majors ont tout récupéré », « Pff, Disquaire Day, c’était mieux avant », « Pff, la plupart de ces glandus qui achètent des disques n’ont même pas de platine pour les écouter », etc. Comme il reste planté là, tel un portemanteau sentencieux, on y accroche notre tote-bag surchargé de vinyles pendant qu’on plonge dans un énième bac.

Le Loser : Il arrive à la bourre parce qu’il a pris le seul métro dans lequel Colis Suspect a décidé de faire une apparition surprise. En conséquence, le super collector top moumoute qu’il convoitait a déjà été raflé par le Collectionneur Maniaque ou le Spéculateur. Ignorant les moqueries du Blasé, il file chez le disquaire suivant où un copain lui a signalé qu’il restait un exemplaire de son Graal. Une fois sur place, après une demi-heure de queue pour payer, il constatera qu’il a perdu sa carte bleue. Et comme son portable est déchargé, il ne pourra même pas appeler un ami serviable pour le dépanner…

Le Fauché : Comme son nom l’indique, il n’a pas un sou, mais il a tenu à venir. Par masochisme ou pour faire du shopping virtuel. Il regarde les étiquettes avec l’air d’un orphelin mal nourri de Dickens léchant la vitrine d’une boulangerie, puis pousse un petit soupir douloureux en reposant l’objet de son désir, sous l’œil indifférent du Spéculateur et celui, méprisant du Collectionneur Maniaque. Le Blasé viendra à son secours : non pas en le dépannant d’un billet, mais en lui disant que « Pff, Disquaire Day, laisse tomber, c’est une arnaque. »

L’Encombré/encombrant : Il arrive muni au choix d’une valise à roulette, d’un sac de sport XXL, d’une poussette char d’assaut garnie d’un petit humain que la vue des vinyles fait hurler, voire de tout cela à la fois. Initialement, on ne sait pas quoi faire de lui, à part le laisser sur le trottoir devant le disquaire, en espérant qu’on ne le prenne pas pour Colis Suspect. Mais très vite, on saisit son potentiel. Lui, c’est un bélier humain, un moyen efficace de se frayer un chemin dans les rayons encombrés de collectionneurs frénétiques, obligés de s’écarter pour ne pas voir leurs Stan Smith écrasées par ses roulettes. L’an prochain, on lui demandera de venir avec une glacière garnie de bières en prime, tiens…

L’À côté de la plaque : Il n’a pas compris le principe de Disquaire Day. Il pense qu’il s’agit d’une brocante et hallucine devant les prix. Et puis, lui, en plus, il préfère les CDs aux vinyles. Le Blasé est ravi : il va pouvoir enfin expliquer le principe de l’opération à quelqu’un tout prêt à l’écouter…

Le Personal Shopper : Il est venu pour avec une liste de trois pages de disques à acheter pour des copains qui n’ont pas pu être là, pas eu envie de se lever ou de faire la queue. Mais comme il est serviable, il va passer sa journée à fouiner pour eux, à envoyer des SMS pour leur dire qu’à l’inverse de Bono il a trouvé ce qu’il cherchait et à se faire engueuler parce que 15€ pour ce split single, c’est n’importe quoi, enfin, tu aurais pu t’en apercevoir, non ? Il mettra ensuite des semaines à se faire rembourser. La rumeur veut que le Spéculateur utilise parfois ses services. Son unique allié en cette journée stressante est l’Encombrant, sur la poussette duquel il se déleste de quelques kilos de vinyles au cours de son ingrate épopée.

Mr Bon Plan : Il est aussi indispensable à la réussite de la journée que les trois tote-bags vides qu’on trimballe dans l’espoir de les remplir de disques. Comment fait-il, on l’ignore, mais cet individu d’apparence normale, est une mine de renseignements qu’il adore partager. Il sait où se trouve le super collector top moumoute que recherchent le Loser, le Collectionneur Maniaque et le Personal Shopper, il a en tête les horaires et les lieux des showcases les plus sympas. Mieux encore, il est copain avec un des disquaires qui propose à l’Encombré de lui stocker sa valise pendant qu’il fait sa plongée dans les bacs et il connaît une boutique où le matin, on offre du café et du cake et de la bière dans l’après-midi. C’est une sorte d’App vivante, donc. Qui marche même quand la batterie de l’iPhone a décidé de lâcher l’affaire…

Le bloggueur disques : Pour lui, l’essentiel n’est pas d’acheter et d’écouter les disques, mais de le faire savoir. Il live tweet sa journée dans les moindres détails, poste des pochettes sur Instagram, met à jour son statut Facebook toutes les dix minutes et répond avec virulence aux commentaires des trolls (on soupçonne que le Blasé s’est créé un faux profil, rien que pour lui pourrir son shopping). Il tente de négocier des réductions en balançant son nombre de followers. Rien ne l’arrête. Sauf la panne de sa batterie de téléphone et de celle de secours. Quoique… Mr Bon Plan lui indique une prise, là, dans le coin, derrière la valise de l’Encombré, où il pourra recharger l’engin.

Comment ? Vous n’avez aucun de ces spécimens dans votre entourage ? Pas grave. Faites comme moi. Choisissez une poignée d’amis, de vrais. Embarquez-les avec vous. Et pour pimenter la journée, demandez-leur de faire les idiots devant l’appareil photo, juste pour écrire une entrée de blog… Ça fera des souvenirs. Comme cette pile de vinyles rares en édition limitée que vous venez d’acheter. En vous jurant que l’an prochain…

*J’ai tout mis au masculin, mais bien entendu, il y a des équivalents féminins de cette galerie de personnages.

 
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Publié le 12 janvier 2016, par dans Hommage, Non classé.

Je ne vais pas revenir sur son influence sur la musique, la mode, l’art… Ni sur sa mort, survenue deux jours après la sortie d’un album touffu, ambitieux, fascinant. Ni sur sa vie, ses métamorphoses, sa capacité à se renouveler, à aller où personne ne l’attendait, à refuser de donner au public ce qu’il voulait.

Hier, j’ai été dans le déni. Tout en me disant que j’étais un peu ridicule de pleurer sur un homme que je n’avais jamais rencontré de ma vie, que je ne connaissais pas, si ce n’est par ce qu’il avait bien voulu nous donner, à nous, ses fidèles. Et je me suis mise à dresser la liste de ce qu’il m’avait apporté. Je sais qu’aucun artiste n’a eu un tel impact sur ma vie. Pas à ce point.

Si je n’avais pas reçu cet album – et pas son meilleur – à 15 ans, que je n’avais pas voulu en savoir plus sur lui, que je n’étais pas tombée, coup de bol, sur deux biographies, l’une signée Gilles Verlant, l’autre Jérôme Soligny (who else ?) pour satisfaire ma curiosité, je ne serais sans doute pas là, à écrire sur la musique. J’aurais probablement aimé d’autres groupes et, une fois arrivée à l’âge adulte (sans lui, j’aurais peut-être grandi, qui sait ?), je serais passée à autre chose, j’aurais cessé d’acheter des disques, de lire des bouquins sur la musique et d’organiser une partie de ma vie autour de ce qui est devenu une passion. Mise parfois en veille, jamais très loin.

En vrac, il m’a d’abord fait découvrir à un âge impressionnable le glam, Bolan, Lou Reed, Iggy, le Velvet, Warhol et sa Factory, la décadence, l’ambiguïté et la séduction fatale de l’androgynie. Il m’a fait comprendre qu’on pouvait aimer les garçons & les filles. Je le soupçonnais, mais s’il le validait, c’était tellement plus facile de s’accepter. Il a fait exploser toutes mes conceptions sur la musique et mes goûts présumés. Oui, je pouvais aimer la pop, le rock, mais aussi la soul, la musique électronique, les expérimentations en tous genres. Et tant que j’y étais, pourquoi ne pas non plus m’intéresser à d’autres formes d’art ? C’était l’une des rares pop stars à parler de sa passion pour les livres, le cinéma, les musées. A semer en permanence des pistes dans ses interviews, invitant ses fidèles à élargir leurs horizons. Soudain, me trimballer en permanence avec un bouquin dans mon sac devenait cool et acceptable. Je n’étais plus la première de la classe, j’étais sa disciple en quelque sorte…

Bien plus tard, quand j’ai appris à me foutre du fait d’être cool ou pas, il est encore venu à mon secours. J’ai souvent plaisanté sur le fait que notre vrai point commun – la schizophrénie d’un très proche – était celui dont je me serai bien passée. J’ai fini par me faire tatouer sur l’épaule droite des paroles en hommage à son frère. Dans l’espoir, un jour, d’accepter que rien ne serait plus pareil entre ma sœur et moi. Et pour me forcer à en parler à ceux qui liraient cette phrase, pour m’alléger un peu de ce poids. Ok, pensée magique, idolâtrie adolescente de ma part sans doute. N’empêche. À la longue, je crois qu’il m’a aidée. Ne serait-ce que par cette sorte de connivence entre nous. Qui n’existait que dans mon esprit.

Il a aussi foutu le bordel dans ma vie et dans ma tête. Transformé la fille obsédée par l’idée de ne déplaire à personne en rebelle rebelle, cheveux teints et maquillage post-glam à faire fuir le spectre de Bolan inclus. Comme le temps, il a pris une cigarette, me l’a mise dans la bouche et… Je n’y peux rien si je ne le trouvais jamais aussi séduisant qu’en train de fumer. Il m’a empêchée de suivre la voie toute tracée que j’aurais dû emprunter, longues études, job stable, etc. Il a libéré le freak, le petit monstre qui sommeillait en moi.

Il m’a rendu plus curieuse. Moins conne. Tellement plus cultivée.

Il m’a empêchée de mourir d’ennui en intégrant le rang.

Il me laisse un grand vide, là.

 
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Publié le 16 novembre 2015, par dans Hommage.

Pas envie de réagir à chaud sur les attentats. De raconter la peur pour les amis qui étaient là-bas. Essayer plutôt de me souvenir du meilleur, en me disant qu’il reviendra un jour. Forcément.

Avant même que sur Twitter tourne le hashtag MonPlusBeauSouvenirDuBataclan, j’avais dressé une liste mentale des concerts mémorables vus dans cette salle qui se trouve à une vingtaine de minutes de chez nous. Je ne me souviens plus des dates exactes, je n’ai pas une mémoire d’archiviste, désolée de vous livrer ça en vrac. Ce n’est pas du bon boulot de journaliste, je sais…

Le Bataclan, pour moi, ça a été cette interview des Yeah Yeah Yeahs dans la salle en fin d’après-midi, au moment de la sortie de “It’s Blitz”. Interrompue par le sound-check de batterie… Et le concert surchauffé, le soir, soixante-dix minutes de décharge d’adrénaline et de jubilation.

Le Blues Explosion à l’époque de l’album “Plastic Fangs”. J’avais vu le concert du début de tournée au Trabendo et le groupe n’était pas encore un place. Mais ce soir-là, au Bataclan, avec des semaines de route dans les pattes, la bande à Spencer avait été éblouissante. Je me souviendrai toujours de l’expression sur le visage du pourtant toujours cool Judah Bauer, alors qu’il saluait le public à l’issue d’un long rappel. Son air de se dire, fuck, c’est nous qui avons fait ça ?

L’ambiance douce, mélancolique du concert Eels with Strings.

Les Flaming Lips, entourés de Pères Noël et d’aliens sur scène, me redonnant le sourire alors que j’étais – pour changer – en pleine période dépressive. Passer du sourire aux larmes par moments. Et se dire, oui, je sais, c’est un cliché, que la musique peut apaiser et redonner, ne serait-ce que l’espace d’une soirée, un peu de foi en l’avenir.

Maudire la grosse brute qui m’était rentrée dedans avant le concert d’Einstürzende Neubauten, m’arrachant une boucle d’oreille au passage. Puis me laisser embarquer par les expérimentations de Blixa Bargeld et ressortir de là avec le sentiment étrange d’avoir vu plus qu’un simple concert de rock.

An evening with the Dandy Warhols. Deux heures et demi avec mes têtes à claques de Portland préférées, à transpirer des litres sur nos fauteuils au balcon dans la salle transformée en bain de vapeur pendant cette soirée de canicule de 2003.

Retranspirer encore pour les Bellrays au Cool Soul Festival. Avoir envie de vivre dans le monde des petits films que le Legendary Tigerman projetait derrière lui pendant son set.

La fête des 40 ans de Rock & Folk. De la musique, des copains. L’open-bar qui m’abreuve en vodka-pamplemousse. L’impression de faire partie d’une équipe, un sentiment rare lorsqu’on travaille en free-lance.

Marion me tirant par la manche lors d’un concert de PJ Harvey pour m’emmener sous une minuscule bouche d’aération qu’elle a repérée et partager avec moi ce petit filet d’air frais. Parce qu’elle est comme ça, ma petite frisée. Elle partage tout.

Deus, en décembre 2014, fêtant ses vingt ans d’existence. Un set parfait. Des montées qui ne descendent jamais. De Mélanie et Patrice, croisés sur Twitter, qu’on rencontre en vrai ce soir-là. Conclure mon live-report d’un “on a vu ce soir l’un des meilleurs concerts de 2014” qui ne m’engageait pas à grand-chose, ok. Prendre un verre ensuite alors qu’il est tard, qu’on travaille le lendemain, mais qu’on ne veut pas que la soirée se termine.

Et puis se prendre en pleine figure LA photo sur Facebook. Celle que je ne pourrai jamais dé-voir. Celle que personne n’aurait dû partager par décence, par respect, par refus de propager l’horreur et de faire le jeu de la terreur, celui des psychopathes qui se sont déchaînés ce soir-là. Celle que je ne veux qu’aucun des amis qui étaient là-bas – et s’en sortent tous, traumatisés, mais vivants –, ne voient un jour. Celle qui reviendra nous hanter, parce qu’elle refera surface, et avec elle, les souvenirs du 13 novembre.

Je me répète depuis qu’on a eu de la chance. De ne pas être là-bas. De n’avoir perdu aucun proche.

Et je veux m’accrocher à ces autres souvenirs. Les bons, les forts. C’est dérisoire. Mais pour l’instant, je ne vois pas ce que je peux faire d’autre.

 
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Ça fait des années que chaque jour, je m’installe devant mon Mac pour écrire. Et à chaque fois, pendant quelques secondes, l’image de Snoopy écrivain m’apparaît. C’est grave, docteur ?

Dans un article précédent, j’ai sous-entendu que l’Artiste, cet être intègre, sincère et à fleur de peau, pouvait, à l’occasion, manier la langue de bois mieux qu’un vieux politicard chevronné en débat télévisé face à des vrais gens. Entre nous, je dois l’avouer, le Journaliste ne vaut pas mieux. Dans l’espoir d’extorquer des réponses à l’Artiste et de ne pas se mettre à dos les maisons de disques et autres attaché.e.s de presse, il est capable de petits arrangements avec la vérité. Oui, c’est moche. Mais au fond, le Journaliste est un individu comme les autres (juste un peu plus alcoolique), ni plus intègre, ni plus objectif, quoi qu’il en dise. Ci-dessous, quelques exemples de petits mensonges que je vous traduis, parce que je vous aime bien. Du moins, c’est ce que je prétends…

Un album difficile : À la première écoute, on oscille entre la douleur physique, la nausée (ou était-ce un reste de gueule de bois ?) et l’envie de se percer les tympans à la chignole pour ne plus jamais risquer d’entendre une atrocité pareille. Mais sinon, c’est vachement avant-gardiste.

Un deuxième album délicat : Pas au sens de « qui fait preuve d’adresse et de légèreté ». Mais plutôt de « délicat à enregistrer parce que le groupe a balancé ses bonnes idées sur le premier disque et s’est depuis cramé avec le succès, trop de concerts et quelques substances nocives pour la santé. » À n’écouter que pour faire découvrir à vos potes sains la sensation sonore d’une méga-gueule de bois doublée d’une dépression.

L’album de la reformation : L’album de la déchéance, de la honte, du, mais pourquoiiii ? Pourquoi saloper sa légende lorsque tout le monde vénérait des souvenirs embellis par le manque ? Pourquoi revenir lorsque l’épaisseur des cheveux est inversement proportionnelle à celle du bide ? Pourquoi, au mieux, faire la même chose que sur l’album d’avant le split (souvent le moins inspiré) ou, au pire, de suivre la tendance avec la même aisance qu’une nonagénaire atteinte d’ostéoporose se lançant dans une démonstration de break-dance ? A n’offrir qu’au pote chroniquement nostalgique de ses 20 ans, qui n’a pas écouté une nouveauté depuis la mort de Kurt Cobain.

Un album agréablement planant : Planant pendant trois minutes. Mortellement chiant pendant les soixante-douze restantes. Peut cependant servir à apaiser un bébé qui fait ses dents ou à endormir mamie si elle a oublié son Valium.

Une voix éthérée : Même au volume 12, avec un casque vissé sur les oreilles, on pourrait la confondre avec le murmure d’un poisson rouge à peine amplifié. À mettre au copain fan de black metal qui refuse les bouchons d’oreilles pour lui faire croire qu’il est proche de la carte de fidélité chez Audika.

Une voix qui a vécu : C’est-à-dire entre le clodo qui beugle des obscénités dans le métro parce qu’il a quelque peu abusé de la 8,6° et la poissonnière à la criée vantant sa morue bien fraîche. On aurait bien parlé d’un timbre entretenu à la Gitane maïs et au whisky de contrebande, mais avec la loi Évain, on a peur de se faire taper sur les doigts pour apologie de produits nocifs à la santé. A écouter avant d’aller en soirée, dans l’espoir que ce déplorable exemple incite à la modération.

Un sympathique groupe de branleurs : Des branleurs. Pas forcément sympathiques puisqu’ils arrivent bourrés et/ou défoncés à l’interview et, une fois la distance de sécurité anti-projection de vomi établie, ils sont incapables de répondre à la moindre question, même en monopolisant leur neurone commun vaguement intact.

Un groupe de vieux briscards volubiles : Vieux avant tout, avec une touche de sénilité précoce. Et très volubiles. Mais définitivement en roue libre, incapable d’écouter une question, puisque ces Gentlemen Gaga aiment se remémorer leur passé, en s’embrouillant dans leurs histoires, avant de conclure d’un « Si tu te souviens des sixties, hein, c’est que tu ne les as pas vécues ». Avec l’air ravi du mec qui croit avoir inventé la formule.

Un univers très personnel : À mi-chemin entre la pathologie mentale incurable et le fou-fou qui a testé personnellement toutes les drogues, du champignon hallucinogène au Haribo de contrebande. Donne vite l’impression de regarder une de ces émissions de télé racoleuses, où des gens très perchés sont convaincus de l’existence des Reptiliens.

Un album sympathique : Que j’aurais oublié dans dix secondes. Hein, attend, de quoi on parle, là ?

 
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Cette superbe illustration est signée de ma personne (vous aurez reconnu mon goût de myope pour la photo semi-floue). Merci encore à Philippe Massoni qui m’a offert le Playmobil Elvis !

Je vais devoir faire une révélation qui risque d’ébranler les plus naïfs d’entre vous. En interview, l’Artiste n’est pas toujours sincère. Surtout face à un(e) journaliste. Il ne ment pas, attention… Il se contente d’enrober la vérité d’un délicat vernis qui la rend plus plaisante à lire.
L’Artiste américain, l’acteur en particulier, est passé maître dans l’art de la communication, de la belle déclaration ronflante où les termes inspirant, collaboration enrichissante, admiration réciproque et travail d’équipe reviennent en boucle. Le rock conserve quelques grandes gueules pour balancer des vérités qui font mal (et d’énormes conneries aussi), mais l’espèce est en voie de disparition… Et si l’Homo Rockn’n’rollus est moins lisse que son homologue cinématographique, il lui arrive de pratiquer une gentille langue de contreplaqué que je vais me faire un plaisir de vous traduire ici.

Je suis perfectionniste : Tu vois Hitler sous cocaïne en plein délire control-freak ? Eh bien comparé à moi quand je bosse, c’est un type plutôt détendu du string. Je peux refaire 200 fois la même prise en studio et je trépigne de rage en maudissant l’ingé son sur 18 générations tant qu’on n’en fait pas une 201e. Pendant le sound-check, je suis une grosse diva capricieuse et je fais même chialer le gros roadie tatoué qui décapsule ses bières avec les dents.

C’est l’album de la maturité : Après cinq ans non-stop à picoler comme des gorets en studio et en tournée, à se réveiller baignant dans notre vomi ou celui de gens dont on ne se souvient plus du prénom, à faire des bébés à des groupies qui n’avaient pas l’air si mineures que ça, on a décidé de se calmer pour amortir le passage en rehab et la greffe de foie et de cloison nasale.

On a fait un break : Tu as déjà passé des mois à tourner dans le même bus que trois autres glandus ? On ne s’était pas aperçus des non-dits accumulés entre nous et du besoin de mettre des distances, jusqu’au jour j’ai attaqué le batteur à coup d’extincteur parce qu’il faisait trop de bruit en respirant.

Ce break nous a rendu plus forts : On arrive à rester dans la même pièce dix minutes d’affilée, sans en venir aux mains.

On est très instinctifs : On est de très gros branleurs. En vrai, on préfère fumer des joints et boire des bières plutôt que de s’enfermer en studio pour bosser. Du coup, on fait tout en une prise, puisqu’au final, vous écouterez le disque en MP3 avec un son dégueulasse, alors pourquoi se prendre le chou, hein ?

On se fout de notre image : Chaque matin, on passe une heure à choisir notre jeans pourri et à se décoiffer les cheveux. On fait vieillir nos Converses aux pieds des roadies. L’autre jour, je me suis rasé de près par erreur, du coup, je ne suis pas sorti de chez moi pendant trois jours…

On a quitté le label en bons termes : On a saccagé le bureau du directeur artistique, menacé de mettre le feu aux locaux, déposé une tête de cheval mort sur l’oreiller du big boss. Pour le procès, on va plaider la perte de jugement temporaire…

Le groupe est une démocratie : Une démocratie au sens coréen du nord, bien sûr.

La collaboration géniale par internet : J’aurais vendu ma petite sœur pour être ne serait-ce qu’une demi-journée dans le même studio que mon héros venu poser une voix sur un morceau. Mais apparemment, il m’a pris au sérieux quand j’ai dit en interview que si je le rencontrais, je me frotterais sur sa jambe comme un clebs en chaleur…

Je n’accorde aucune importance aux prix : J’ai le nom de tous ceux qui ont eu à ma place le Grammy Award, le Mercury Prize, le Brit Award et le prix du mec le plus sexy avec une barbe géante et un jeans retroussé sur les chevilles. Et eux, si je les croise, je les tape.

Je me suis fait plaisir avec cet album : Au moins, il y en aura un à qui mes morceaux archi-complaisants et mal foutus plairont. C’est déjà ça.

Mes paroles ne sont pas du tout perso : La chanson « Amy is a dirty bitch because she dumped me for another pop-star » par exemple, n’est pas du autobiographique. Mon ex, cette salope qui m’a quitté pour un chanteur pop de merde, s’appelait Ally… Je ne vois pas pourquoi les journalistes se font des films. L’inspiration, je la trouve partout, pas juste dans ma vie. Et si l’album s’intitule « My Life », c’est juste vachement ironique. Et vous tombez tous dans le panneau.

Ce groupe ? Jamais entendu, ils n’ont pas pu m’influencer : J’ai tous leurs albums. Et les pirates. Et les rééditions sud-américaines, japonaises, congolaises et inuit de tous leurs disques.

Je ne suis rien sans mes fans, j’ai un rapport privilégié avec eux : J’adore quand ils likent mes photos sur Instagram et mes statuts Facebook. Et je charge personnellement notre attachée de presse de répondre aux relous qui veulent discuter…

Je ne lis jamais les critiques, même les bonnes : Là, deux traductions sont envisageables. 1) L’Artiste est vraiment sensible, limite écorché vif qu’on aurait plongé dans un bain d’alcool à 90° et de sel : oui, même les compliments, je les prends mal, parce que je me demande si j’en suis digne au fond. Et puis, les critiques ne comprennent pas vraiment mon Art, ils ne voient pas que je tente de m’élever vers le sublime, ils se contentent de me comparer aux Beatles… 2) L’Artiste nous prend pour un jambon : J’ai des alertes Google avec des mots-clés portant sur moi, comme ça, je lis tout. Y compris les tweets sur moi. Je sais qu’en 2009, tu as émis une vague réserve sur mon premier album et ça, je ne l’ai pas oublié…

 
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Publié le 13 mars 2015, par dans Non classé.

J’ai écrit ça il y a trois ans… Je n’ai jamais cherché à faire publier cette nouvelle-là. Trop près de l’os, sûrement… Je ne sais même pas pourquoi je la poste ici, sans doute juste parce que je n’ai rien mis sur ce blog depuis des plombes et que j’ai douze articles que je pourrais finir si je voulais, mais…

C’est un de ces jours où le voile du temps s’est effiloché. Un de ces matins où j’ai l’occasion de faire un tour ailleurs, dans le passé, voir si c’était vraiment mieux avant (en fait, non, pas tant que ça). Je connais les règles du jeu : impossible de modifier le présent, je n’empêche pas les morts, les suicides et les catastrophes naturelles. Je ne sauve pas le monde, j’ai d’autres trucs plus futiles à faire. Je me balade en témoin, j’observe, je fais la touriste, je planque mon téléphone et si je prends des photos, c’est en douce. Dommage quand je me retrouve à la Cavern devant des jeunes Beatles, que j’assiste au dernier concert de Ziggy Stardust ou au défilé où Mary Quant a lancé la minijupe. Parfois je ramène un souvenir, rien d’extraordinaire, juste une bricole par-ci, par-là… Je pourrais sans doute me confronter à d’autres instants que les épisodes qui m’ont marquée à l’adolescence quand je me suis immergée dans l’histoire de la pop, du rock, bouffé des kilos de livres sur le Swingin’ London et le reste. Je suppose que je pourrais aller voir l’assassinat de Kennedy ou n’importe quel événement historique, mais bizarrement quand je m’immisce dans la petite déchirure de ce voile, je me retrouve toujours dans de petits grands moments de pop culture. Même lorsque je vis des instants d’exception, la superficialité me colle à la peau. Il ne faut pas lutter contre la malédiction.

J’ai posé la main sur le mur de ma chambre, toujours au même endroit. Non, il n’y a pas de lumière aveuglante qui irradie de cette drôle de faille. Mais en regardant bien le long de la craquelure qui zèbre le mur, on distingue une sorte de flou, comme l’air chaud qui tremble dans un désert. Et sans que je comprenne comment, je me suis retrouvée ailleurs.

Enfin, pas vraiment. Cette rue-là, moche, sans âme, avec ses petits commerces, ses jardinières en béton rosé garnies de géranium, ses lampadaires pseudo-rétro et ses pavés autobloquants dessinant un puzzle crème et beige, c’était celle qui menait chez moi. Enfin, avant que mes parents ne revendent la maison. Je n’aimais pas particulièrement cette banlieue moyenne, ses habitants, son ennui tellement cliché qu’il ne mérite pas d’être mentionné. Mais la maison, c’était autre chose. Elle était mitoyenne de celle de mon grand-père où je passais mes journées. Parce que comme chez tous les grands-parents, il y avait de quoi fouiner, des vieux magazines vestiges des années soixante et au-delà, des catalogues remplis de looks exotiques quand on a grandi dans ces eighties oubliées par le bon goût, des photos, des objets et des strates de souvenirs accumulés. Rien de foufou, juste de quoi stimuler mon imagination de gamine qui n’en avait pas besoin, me pousser à nourrir une fascination pour un passé idéal et composite que je me suis fabriqué avec des éléments recombinés à ma sauce.

Et puis surtout, il y avait mon grand-père. Mon héros. J’étais sa chérie, je le lui rendais bien. C’était le plus beau, le plus élégant, le plus drôle, le plus brillant. Toute personne pensant le contraire avait droit à une place de choix sur ma liste noire. Il me gâtait trop, je lui en demandais toujours plus et il ne reculait devant rien pour me combler. À l’adolescence j’ai eu peur de le décevoir, je ne voulais pas grandir, pas le quitter, pas devenir une femme… J’ai parfois eu l’impression de le peiner en gagnant mon indépendance, même s’il prétendait que ça lui faisait plaisir de me voir prendre mon envol. Au fond, il n’avait pas plus envie que moi d’arrêter nos sorties en duo, nos explorations de musées, nos moments de connerie où on se foutait des gens autour de nous, en sachant très bien qu’aucun d’entre eux n’oserait râler contre ce monsieur élégant et sa petite fille modèle.
Pourtant, il a bien fallu en passer par là. Que la petite princesse à son papy devienne la petite garce en minishort qui allume tout ce qui respire avec ses guiboles éternellement pas finies flottant dans ses bottes. À l’inverse de mes parents, il n’a rien dit sur mon premier tatouage, ni jugé mes choix de carrière bizarres. Il savait qu’entre deux interviews de rock-stars je prenais toujours deux minutes pour passer le voir ; qu’il m’avait transmis ce don d’obtenir ce que je voulais en jonglant entre politesse nickel et caprices de pourrie gâtée, que sous mes airs de bad girl évaporée, je n’étais ni stupide, ni superficielle… Juste mal dans ma peau, coincée pour l’éternité dans la peau d’une pré-ado, terrifiée à l’idée de vieillir. Il continuait à tout me passer, riait quand je disais préférer mon chihuahua à un éventuel bébé, même si au fond, je sentais qu’il aurait préféré que je me range. Que je tienne les promesses de l’enfance.

En jetant un œil aux boutiques, j’ai évalué la période où j’avais dû débarquer. 1992 ou 93 à en juger par la mode, l’esthétique eighties mal digérée. Le moment ou mon grand-père était tombé malade. Et où lâchement, j’avais commencé à moins le voir, parce que je ne supportais pas que mon héros soit rattrapé par son corps, marche avec une canne, trébuche, tombe et s’écorche les mains et les genoux comme un gosse. À chaque fois que je l’aidais à se relever, je sentais son malaise, sa tristesse, cet air de dire, j’en suis arrivé là…
Quand il s’est mis à vraiment décliner, j’ai repris mes habitudes, je suis retournée le voir plus souvent. Mais au fond, j’avais l’impression que c’était trop tard. Qu’il savait que je savais qu’il était sur le départ et ne voulais pas voir ça.

En remontant la rue jusqu’à sa maison, j’ai répété dans ma tête les phrases que je n’avais jamais pu lui dire, parce qu’elles m’étaient venues après. J’allais enfin lui expliquer, même si j’y laissais au passage mon eyeliner et mon mascara façon panda en larmes, que je n’avais pas voulu lui faire du mal, qu’il était mon héros et que les héros ne déclinent pas. Lui déballer mes regrets, mes remords, tout ce qui me rongeait depuis trop longtemps, me pesait sur le cœur au point qu’une fois par semaine au moins, je prenais mon téléphone, composait automatiquement son numéro et qu’au moment d’appeler, je me souvenais soudain qu’il était trop tard.

On m’avait redonné une chance de rectifier une erreur, je n’allais pas la laisser passer. Tout irait mieux ensuite, comme dans ces films maladroits des fifties où l’héroïne se souvient d’un incident marquant devant son psy et que, par miracle, elle guérit de sa pelletée de névroses.

Je suis passée devant la maison de mes parents. Au boulot sûrement, vu l’heure. J’ai mis la main dans ma poche. J’avais les clés de chez eux. Mon vieux trousseau. Avec le porte-clés ramené de Londres, l’éclair rouge et bleu émaillé d’Aladdin Sane. J’ai poussé la porte, hésité avant d’entrer. J’ai remonté le couloir jusqu’à l’escalier menant à ma chambre au premier étage. Pas envie de visiter le reste. Je savais ce que j’allais trouver. Cette maison-là, je la hantais régulièrement la nuit. Je fais des rêves d’un réalisme frôlant le stupide. C’est le seul domaine où l’imagination me déserte.
Ma chambre, c’était autre chose. Je l’avais tellement chamboulée, décorée, redécorée au fil des mes engouements que je n’étais plus sûre de son aspect. Les images s’étaient superposées dans ma mémoire. Je me suis revue en train de faire ce collage placardé sur ma porte. Twiggy, Mary Quant, les Beatles, un jeune Brian Jones boudeur, des photos de mannequins sixties en minijupe en train de chahuter et de prendre des poses impossibles. Mon hommage au Swingin’ London, la période où j’aurais rêvé de vivre. J’ai entrebâillé la porte, passé une tête. Les rideaux et la moquette noirs, les piles de livres, les vinyles chinés dans des brocantes, le mur consacré à Bowie sous tous ses angles, celui rendant hommage aux rock-stars secondaires dans mon panthéon personnel. Tout était là. J’ai tourné les talons sans entrer. J’avais plus sérieux en tête que de revisiter mon petit musée personnel. Dommage que le jour où je grattais sous la surface, personne ne soit là pour le voir.

Mon grand-père n’a pas semblé plus surpris que ça que je sonne à sa porte. Pas plus que moi quand il m’a ouvert. Je l’ai embrassé, retrouvé l’odeur de son eau de Cologne un peu désuète, imprimée dans mes narines. Et comme dans mes souvenirs, la peau de ses joues est douce, rasée de très près, ses cheveux blancs impeccables, encore abondants. Je regarde ses mains. Elles ont commencé à se tacher. Pas de doute. Bientôt, il sera de plus en plus vulnérable. Le colosse d’1,80 mètre va se voûter, imperceptiblement au début, puis marcher en traînant un peu les pieds. Il va troquer ses costumes contre des tenues de papy, des pantalons confortables et des gilets moches mais bien chauds, des horreurs qu’il n’aurait pas approchées quelques mois plus tôt.

« Tu as vu ? Je suis revenue… Mais je ne peux pas rester, il va falloir que je reparte, que je te laisse… »
Mon grand-père sourit. Il a le regard triste, presque humide.
« Je sais ce qui va se passer après. Je n’ai pas le beau rôle. C’est juste que… C’est juste que… »
Bordel, ces belles phrases, préparées avec plus de soin que n’importe lequel de mes articles, me restent bloquées en travers de la gorge. Il faudrait peut-être que je boive quelque chose, mais pour une fois, je veux rester lucide.
« Pour l’instant, tu es encore en forme… mais tu sais que ça ne va pas durer. Un jour, tu vas décliner et ça, comme une petite conne égoïste, je ne l’ai pas supporté. »
Je sens la débandade côté mascara. Je serre la main de mon grand-père, j’ai peur qu’il m’échappe avant que j’ai fini de vider mon sac, de me colleter avec ma lâcheté.
« Alors je t’ai évité. Parce que c’était trop dur. Pas parce que je ne t’aimais plus, hein… Tu le sais… »
Mon grand-père hoche la tête.
« Mais le pire… Le pire, c’est qu’un jour, on m’a appelé pour me dire que… que c’était la fin. Et je bossais ce jour-là. »
Oui, sale petite conne égoïste, tu as préféré travailler parce que sous tes airs de t’en foutre, tu es bouffée par l’ambition, par le besoin de prouver à tes collègues que tu es meilleure qu’eux, que tu peux en faire plus. Tant pis si au passage tu n’es pas là pour tenir la main de ton grand-père, si pour te rassurer, tu te dis qu’il n’avait plus sa tête, que tout le monde t’a affirmé qu’avant de s’éteindre, il a parlé de toi, a dit que tu étais près de lui et qu’ils ne l’en ont pas dissuadé. Ça ne t’a jamais suffi de savoir ça. Au contraire, c’est encore pire, cet épisode te ronge depuis. Tu as planté ton grand-père, tu lui as posé le lapin ultime et lui, il a fait comme si tu étais là, pour se rassurer sans doute…
« Si je pouvais revenir en arrière, je serai là quand tu partiras… » Oui, côté concordance des temps, on s’embrouille un peu, mais on se comprend. Mon grand-père a l’air de plus en plus triste. Il ouvre enfin la bouche et je ne prête pas tout de suite attention à ce qu’il dit. J’écoute sa voix. Je croyais l’avoir oubliée. N’importe quoi. Je m’en souviens parfaitement.
« … Tu étais là, tu sais. Tu étais là. »
Non, pas encore ce mensonge destiné à calmer ma culpabilité. J’ai envie que pour une fois, mon grand-père cesse d’être indulgent, de tout me passer, y compris le pire, me balance mes quatre vérités, me traite comme je le mérite.
« Non, je n’étais pas là, tu le sais bien. J’étais prise, je travaillais, je me suis dit que tu tiendrais jusqu’au lendemain. Et je ne suis pas venue. Je n’étais pas là, on a dû te dire le contraire et tu n’étais pas trop conscient, mais non, tu vas voir, tu vas partir sans que je sois là.
– Je sais aussi bien que toi comment ça se passe. C’est ma mort après tout, alors tu permets, je maîtrise le sujet. Et, oui, tu es là. Près de moi. »
OK. Décidément, il est dit que je ne pourrai jamais régler cette histoire, que je vais traîner mes remords jusqu’à la fin des temps.
« Tu n’as pas idée de ce que je regrette de ne pas avoir été là.
– Non, c’est moi qui regrette, répond mon grand-père. Il parle très bas, j’ai du mal à l’entendre.
– Regretter quoi ? À part de m’avoir pourrie pour tous les autres hommes, je ne vois pas. Je m’en voudrai toujours. Je n’étais pas là. C’est tout.
– Tu étais là. Tu es venue. Tu m’as pris par la main. Et les regrets, c’est moi qui les ai. »
L’espace d’un instant, j’ai cru comprendre ce qu’il voulait dire. Le voile du temps. Mes allers et retours dans un certain passé. Ces drôles de rêve très réalistes où je retourne dans la maison de mes parents. Cette impression d’être souvent seule, de ne rien éprouver vraiment, pas même la douleur physique. Tout cela n’avait pas de sens au fond. C’était comme ça depuis quelques années, je ne sais plus combien, je l’acceptais.
Mon grand-père parlait toujours. J’ai fait un effort pour me concentrer sur ce qu’il disait. Ah oui, lui aussi avait des regrets.
« …Enfin, regret, ce n’est pas le bon mot. Il n’y a pas eu un jour où je ne m’en suis pas mortellement voulu de t’avoir donné les clés de la voiture ce jour-là… »