RSS Feed
  1. Dis, Silvère, raconte-nous tes Tambours du Bronx

    avril 20, 2017 by Isabelle Chelley

    10399148_115262883024_2322518_n

    (photo : archives de Silvère)

    Un jour, au détour d’une discussion avec notre ami Silvère, il a évoqué son passage par les Tambours du Bronx. Nous nous sommes promis d’en reparler un soir, autour d’un verre, d’en tirer une petite histoire orale et parfaitement subjective. Il s’agit de la première partie. La suite viendra si vous avez le courage de vous taper un long read ici…

    S’il fallait présenter les Tambours du Bronx à ceux qui ne les ont pas connus, comment les définirais-tu ?

    En préambule, je voudrais dire que tout ce que je rapporte ici sont mes souvenirs à moi, avec 25 ou 30 ans de recul Ce sont mes impressions. Si tu en discutes avec un autre, il aura les mêmes souvenirs, mais notre lecture de la chose sera différente. Trente ans plus tard, ma vision est super jolie et elle ne l’a pas toujours été, je suis content et fier de cette période et de mes amis. Et ma façon de la raconter, c’est la mienne.

     Avant tout c’est une bande de potes, c’est né comme ça. Des passionnés de rock’n’roll qui avaient tous un peu le même look, qui traînaient dans le même bar, avaient les mêmes habitudes, roulaient avec les mêmes voitures. Ça se passait à Nevers, le bar s’appelait le Broadway, il y en avait un deuxième, le Pub, qui existe toujours, mais le Broadway était le bar des rockers.

    Ce qu’il se passait dans les BD de Margerin, c’était notre quotidien. J’ai intégré la bande vers 1982-83, mais il y avait déjà un noyau important avant. Cette bande était presque caricaturale, roulait en DS, portait des Perfecto, des 501 et des santiags, écoutait Renaud dans la bagnole… Pas moi, je n’ai jamais été fan. Il y avait beaucoup de rock’n’roll, bien sûr, des relents de hard rock… On faisait tout ce que faisaient les bandes dans les années 1980. On sortait ensemble, on allait aux concerts ensemble, parfois il y avait des bastons ensemble. J’ai vu une fois la bande au complet, à un concert du groupe de hard rock d’un des membres, il devait y avoir 70-80 personnes.

    Il y avait un des noyaux, qu’en simplifiant, j’ai appelé les « intellos », c’est-à-dire les plus musiciens, les plus engagés, les plus capables d’organiser des choses. Dans ce noyau-là, un d’entre-nous, qui s’appelait Jojo, a passé l’été 1987 à voir tous les membres de la bande, un par un. Il était en fac de psycho à Rennes et rentrait après avoir eu sa licence. Il a donc passé l’été à faire le tour de la bande en disant, j’ai une idée, une histoire de groupe, je suis sûr que ça peut marcher.

    C’est devenu un gag récurrent, mais cet été-là, il a dit, dans un an on fait un plan mondial. Quand il est venu me trouver, je bossais à la piscine de Nevers, j’étais en maillot de bain, j’avais les pieds dans l’eau et j’ai entendu sa voix derrière moi. Ah Silvère, j’ai une idée d’un spectacle, d’un groupe avec la bande, ça te branche ? Ma seule réponse a été : est-ce que les autres y sont ? Il m’a dit, oui, il y a déjà Box, Pogo, Rascal, etc. Je ne savais pas de quoi il parlait, j’entendais à moitié ce qu’il me racontait, mais si la bande y est, j’y suis, voilà !

    On avait rendez-vous le samedi suivant pour qu’il nous explique, mais je venais, puisque la bande y était.

    Il a passé les deux, trois jours avant le samedi à récupérer les bidons dans les garages aux alentours. Je pense même qu’il en a piqué un ou deux dans des jardins qui servaient de réservoir d’eau. Il a ramené tout ça au lieu de rendez-vous, un lieu qui s’appelait la Maison des Montots. C’était une maison de quartier avec une salle de spectacle dedans, un lieu très brut tout en béton.

    Le samedi arrive, on se retrouve dans cet espace vide, on est 22 blousons noirs, c’est comme ça qu’on nous appelait, avec des manches de pioche et des bidons. Tu mets des manches de pioche dans les mains de quelqu’un et forcément, il va taper devant ce qu’il a devant lui. Tout de suite, comme on était tous plus ou moins musiciens – j’étais bassiste, il y avait 2-3 batteurs, autant de guitaristes – un morceau a démarré qu’on a appelé « Locomotive ». C’était juste une accélération. On l’a enregistré sur le deuxième album. Mais c’était le premier morceau, du premier soir, fin septembre 1987, je crois.

    On s’appelait la bande de Vauzelles, du nom d’un patelin, Varennes Vauzelles, c’est la banlieue de Nevers, construite au 19e siècle autour des ateliers de réparation des locomotives à vapeur, sur le même modèle que les corons. Des petites maisons alignées avec des rues toutes droites, la cité ouvrière typique du 19e siècle. Les ateliers existent toujours, ils s’occupent des machines diésel. Le noyau dur de la bande venait de là, moi je n’en étais pas, mon père a eu un parcours différent. C’était des fils d’ouvriers qui avaient travaillé dans ces usines. Certains d’entre nous bossaient là l’été.

    On se retrouve donc avec le projet de Jojo, le premier chef des Tambours du Bronx, le seul que j’ai connu et tout de suite, on a senti qu’il se passait quelque chose. C’était tellement puissant, tellement évident… Et puis, on était une vraie bande, comme on pouvait en voir dans les années 1960, avec tout ce que ça peut avoir, le look, les voitures, les bastons, les fêtes, le repère, ce bar, le Broadway… Les gens qui n’était pas lookés rock’n’roll, teddy boy, punk etc. n’osaient pas y entrer. Pas que c’était interdit bien sûr… On en a vu des dizaines ouvrir la porte, voir tous les mecs avec des crêtes, des bananes, des blousons noirs et décider d’aller boire un coup ailleurs. Mais le patron ne s’en plaignait pas, on était de gros consommateurs, il avait la bonne clientèle pour que le bar marche !

    En tout cas, ça s’est fait comme ça, tout seul. Quand Jojo était en fac à Rennes, il avait vu les Tambours du Burundi aux Transmusicales. Il y a un chef au milieu, un demi-cercle de musiciens autour et tout de suite, il s’est dit, ça avec mes potes, on le fait. Je lui reconnais une grande partie de la paternité de l’idée, mais après, plein de choses sont nées de tout le monde, évidemment. Le point de départ, c’était ça, avec en amont, cette bande de potes heureux de faire quelque chose en plus. Et on se disait aussi qu’avec ça, on pourrait aller dans tous les festivals gratos. Notre intérêt c’était de voir des concerts, boire des bières, draguer des filles. Genre, rockn’n’roll basique.

    10399148_115262888024_6943519_n

    On a fait nos premiers concerts autour de Nevers. Il y a un festival de rock, Nevers A Vif, qui vient de fêter ses 30 ans. Je crois que c’était la toute première année ou la deuxième, 1988… On a dû faire un de nos premiers concerts là. On a aussi joué dehors au festival de courts-métrages, De Nevers à l’Aube, parce qu’on connaissait tout le monde. C’est une petite ville, tous les acteurs culturels étaient nos potes. D’ailleurs, Nevers A Vif était organisé en grande partie par des membres de la bande. On a très vite été invités à jouer dans le patelin d’à côté. Et puis, on a fait 2-3 coups bien pensés… On n’était pas discrets, c’est le moins qu’on puisse dire. Bourges étant à 70 kilomètres de Nevers, on a décidé, la première année où on a eu un bout de répertoire, genre, une demi-heure, trois-quarts d’heure, d’aller au Printemps de Bourges pour jouer dans la rue.

    Donc, toutes les DS se garent, un pote avait chargé les bidons en vrac dans son camion… Quatre-cinq mecs patibulaires sortent des voitures avec des manches de pioche, déchargent des bidons et les installent devant la Maison de la Culture de Bourges où il y a les bureaux du Printemps. Et coup de bol, c’est à ce moment-là que Jack Lang, le ministre de la culture de l’époque arrive, suivi par son service d’ordre et toutes les caméras. Ce n’était pas prévu, on ne savait pas qu’il était là. Evidemment, les caméras se sont tournées vers nous, ça s’est très vite su…

    Et cette année-là, en 1988, Serge Gainsbourg faisait un documentaire sur le festival et il a craqué pour ces mecs qui n’étaient pas programmés et s’imposaient. On a gardé ce côté-là très longtemps. On arrivait quelque part en disant, on va jouer là, et on nous répondait, non, non ce n’est pas prévu. Et on disait, on n’a pas demandé si on pouvait jouer, on vous prévient qu’on va jouer là, vous nous dites à quelle heure on peut y aller et c’est tout. On l’a fait pour le festival de l’Ile Aucard à Tours, au moment de la fête de la musique, je crois. On a loué un bus de 60 places, on a débarqué avec toute la bande, le groupe et les bidons, tout le monde a participé aux frais, pour aller faire la fête à Tours. Il y avait un chauffeur pour qu’on puisse boire. On arrive là-bas sans avoir appelé avant pour demander si on pouvait venir. Et les organisateurs ont vu débouler 60 blousons noirs poussant des bidons, avec des manches de pioches à la main. On a vu arriver un mec tout blanc, terrorisé, qui a dit, mais vous êtes qui, vous faites quoi ? Il s’imaginait qu’on était des Hell’s Angels venus foutre la merde. On lui a répondu, ne vous inquiétez pas, on est un groupe, on vient pour jouer. Tu nous dis quand on joue, mais on va jouer donc autant que ça se passe bien. En fait, ça les a arrangés, on a joué pendant les changements de plateaux. On avait prévu de faire ça cinq fois dans l’après-midi… La cinquième fois n’a jamais eu lieu parce que tout le monde était saoul et dormait dans le gazon.

    A quel moment le nom s’est imposé ?

    Tout de suite. Les Tambours du Bronx, c’est pour résonner comme les Tambours du Burundi. Le Bronx, c’est ces petites maisons alignées, comme dans cette banlieue populaire de New York où il n’y a pas de grands immeubles. On avait notre Bronx à nous, on l’avait surnommé comme ça dans la bande. Et c’était en opposition au Broadway, le bar des rockers qui était dans le centre-ville de Nevers. Le nom, on ne l’a pas choisi, il s’est imposé entre l’écho avec les Tambours du Burundi et l’opposition avec le Broadway, qui était notre maison, on y habitait toute l’année…

    Ça c’est la naissance, la première formation du groupe. Elle a beaucoup bougé au tout début. Il y avait un noyau dur qui s’est imposé tout de suite, d’une douzaine ou quinzaine de personnes. Et quelque part, on n’avait que ça à foutre, franchement. A part faire les cons avec nos copains, c’était notre seule motivation. Là, on pouvait faire les cons avec les copains mais loin, dans la ville d’à côté, puis de plus en plus loin. Autour de ces 12-15 personnes, ça a beaucoup bougé. Le groupe se composait d’environ 20 musiciens sur scène. Beaucoup ont essayé, ça ne leur plaisait pas ou ils ne s’intégraient pas à la bande. On était des grandes gueules. Et c’est fermé, une bande. Le groupe est né en 1987, la bande existait depuis bien plus longtemps. Ceux qui étaient dans la bande avant la création du groupe étaient d’office là. Et ceux qui venaient se rajouter devaient presque s’intégrer à la bande avant le groupe. On a mis les 25 grandes gueules de la ville dans le même groupe…

    Le noyau dur s’est vite fixé, c’était en gros les plus musiciens des membres de la bande. On avait tous des groupes à côté… Deux ou trois autres membres de la bande ont essayé, mais ils étaient déjà embarqué dans un bout de vie professionnelle, alors que nous, on ne bossait pas. A l’époque, j’avais 25 ans, on n’était pas des gamins.

    On a fait tellement de grosses conneries ensemble qu’on se disait que le groupe, c’en était une de plus. Voilà le genre de blagues qu’on faisait : dans notre bar le Broadway, tous les samedis, comme dans toutes les villes de province, on entendait régulièrement passer les cortèges de mariages qui klaxonnaient, faisaient le tour de la ville trois fois, etc. Ils nous faisaient chier à klaxonner comme ça, on a décidé que nous aussi on allait se marier et klaxonner. On a organisé un mariage dans la bande. L’un de nous s’est habillé en fille, Pogo, mal rasé mais en robe blanche, et l’autre c’était Dodol, qui s’était mis sur son 31. On a tous briqué les DS, l’un de nous avait une Traction, un autre une Cadillac, ils les ont sorties pour l’occasion. On a tous mis nos plus belles santiags, les redingotes, les perfecto, et c’est parti. On a tourné dans la ville tout l’après-midi. On a fait un vrai-faux mariage puisque la Maison des Montots, où on avait répété la première fois, est une ancienne chapelle des années 1960. L’un de nous a mis un col de pasteur et marié les deux potes.

    A Nevers, tous les mariés se font photographier sur les marches du palais ducal, en plein centre-ville, qui fait partie des châteaux de la Loire. On l’a fait aussi. Avec toute la bande, nos copines, en faisant des grimaces sur la photo. C’était le genre de blagues qu’on faisait, c’était gros, mais tout le monde suivait. Notre but, ce jour-là, c’était juste de klaxonner dans toute la ville, nous aussi on a le droit.

    Une autre chose nous a beaucoup rassemblé. On a vécu, comme toutes les bandes de potes dans les années 1980, beaucoup de bastons parce qu’on faisait partie de ces gens qui ne s’en allaient pas quand ça chauffait. Je ne serai jamais rentré dans cette bande de mecs s’ils avaient été des fouteurs de merde. On s’est régulièrement tapé des équipes de bucherons, de rugbymen, des mecs qui aimaient quand il y avait du répondant, mais c’était bon enfant. Il n’y avait jamais eu de skinheads à Nevers, c’était radical, les mecs étaient immédiatement cernés et repérés et on allait leur dire de dégager d’ici. C’était notre ville, c’était rock’n’roll. Il n’y avait pas de règles écrites, on était potes, on se respectait.

    Pour en revenir à cette grande bande… A un moment, le président des Narmwat Rockracers, un des membres de la bande qui a monté un club de bikers, avait acheté un bar, le Bar des Tilleuls, dans lequel il organisait régulièrement des concerts. Et le festival Nevers à Vif, c’était 5-6 d’entre nous qui faisaient partie de l’organisation. On était plusieurs à avoir pris ça en main, à s’occuper des artistes. On était tous très actifs que ce soit avec les Tambours ou nos autres groupes. J’étais bassiste des Chasmbrats avec lequel j’ai fait un disque chez Closer Records en 1989. Tout ça, c’était pour arrêter de se plaindre qu’il ne se passe rien dans cette petite ville. Il n’y avait jamais de concerts de rock, on faisait des bornes pour en voir, on allait à Clermont-Ferrand, à Paris. Avec la bande, en 1982 ou 83, on est tous montés à Paris voir Clash à l’Espace Balard. On faisait des sorties comme ça. On a commencé à se dire qu’on allait organiser des concerts, entre les membres de cette bande plus deux ou trois autres, dont un garçon important, Jean-Michel Marchand qui a été longtemps le programmateur de Nevers à Vif et d’une radio libre de l’époque, un mec super, on s’est tous retrouvés autour de lui pour cette histoire de festival. Je fais des digressions, mais tout ça, c’est les mêmes gens, la même histoire ; les Tambours, c’est une aventure d’une bonne partie des membres de cette bande-là. Et on fait nos premiers concerts à l’arrache dans la région, on nous payait pas. Au début, l’idée c’était juste de payer l’essence des DS et les bières. Puis très vite, on est allés à Bourges, ça a marqué tout le monde, et l’année suivante, on était sur la grande scène pour notre concert. Ça a décollé en deux ans.

    179004_10150094248993025_3750851_n

    Et l’impératif d’image, il apparaît quand ? Le groupe avait de la gueule, même si ce n’était pas calculé…

    On était habillés comme ça tous les jours. C’était nos fringues. J’avais une paire de pompes, mes santiags, deux 501, et un perfecto. C’était tout. On s’est juste un peu bataillé au début. Moi, ce côté uniforme m’emmerdait un peu. On avait décidé de tous porter des t-shirts noirs. Pendant longtemps, j’ai résisté, je mettais des t-shirts d’autres couleurs alors que je ne porte que du noir juste parce que j’étais rebelle au milieu des rebelles. Ça me faisait chier de mettre un t-shirt parce qu’on me le demandait. Mon perfecto, je n’avais que ça, mais le t-shirt, je prenais le premier de pile et tant pis s’il n’était pas noir. J’ai résisté jusqu’au moment où j’ai compris que c’était vachement plus joli si on était tous en noir.

    Un jour, on fait un Champs-Elysées avec Drucker, c’était en direct à Grenoble. On arrivait la veille pour faire le filage. On est accueillis un peu froidement, on était devenus à la mode et il fallait qu’on fasse des télés… On nous confie à une assistante qui devait s’occuper de nous. Elle nous montre les loges qui n’étaient pas bien du tout, alors on s’est mis où on voulait. Et elle nous dit : et pour vos costumes de scène ? on est restés très sérieux à se regarder en disant « merde j’ai oublié mon costume de scène ? Et toi, tu as le tien ? » Tout le monde a rebondi là-dessus et la fille a dit, ah oui, vous êtes vraiment cons…

    A Grenoble, il y avait à l’époque un chapitre Hell’s Angels et les mecs étaient techniciens sur le montage du plateau, etc. On a bien sûr fini avec eux dans leur local, à faire le concert qu’on n’avait pas pu faire dans l’émission. On était frustrés d’être venus là pour ne jouer qu’un seul morceau. Dans l’émission, c’était trop cadré, alors qu’on ne chronométrait rien. Les mecs nous faisaient des signes désespérés pour qu’on arrête. On a dit aux Hell’s Angels, c’est simple, on veut jouer, vous posez deux caisses de bière au milieu de votre local, on joue un concert entier. Qui était facturé quelques dizaines de milliers de francs à l’époque. On l’a fait pour deux caisses de bière, parce qu’il fallait que ça sorte.

    Et il y a eu des moments très forts, comme les fameuses deux grandes fêtes : le centenaire de la Tour Eiffel organisé par Chirac et le bicentenaire de la révolution. On était dans ce défilé pour représenter la révolution industrielle, c’est pour cela qu’il y avait cette locomotive. Et ça venait de chez nous.

    164564_10150098177868025_1545285_n

    Jean-Paul Goude était chargé d’organiser ce spectacle. On lui a proposé le projet deux ans avant et pendant un an, des gens lui apportaient des infos, des troupes, des spectacles de rue. Il avait des assistants pour trier, aller voir des spectacles dans le monde entier, c’était open-bar, les fonds étaient illimités. Il devait y avoir 2000 Chinois, mais ça a été annulé à cause de Tien An Menh, il y avait des Ecossais, des Sud-Africains, des gens de partout.

    Et Goude reçoit notre vidéo sur VHS. Le caméraman, c’était le comptable du festival Nevers A Vif et il a bricolé des images avec une caméra familiale. On ne pouvait donner ce clip à personne parce qu’il avait fait un montage avec des images de La Bataille du rail, on jouait le morceau « Locomotive », qui est une accélération et à la fin ça explose. C’était la grande époque de MTV, on savait qu’on devait avoir des images qui circulent. Et on avait une gueule, un look, on avait vite compris qu’on devait le montrer. Il avait fait ce clip, qui était inutilisable parce qu’on n’avait pas les droits de La Bataille du rail. En privé, on pouvait en faire ce qu’on voulait et on cherchait des concerts avec cette vidéo.

    En la voyant, Goude nous a raconté qu’il s’est dit, ça on le fait ! C’est-à-dire, on fait construire une locomotive par des décorateurs de cinéma : les mecs étaient allés jusqu’à faire les coulures de rouille sur les rivets… Elle était si réaliste qu’on a dû taper dessus pour vérifier qu’elle était en bois ! Ça s’est fait aussi simplement que ça. Et très vite, on a été contactés par la Mairie de Paris pour le centenaire de la Tour Eiffel. On a compris que comme les deux étaient de partis opposés, ils ne devaient pas savoir qu’on participait aux deux événements. On est la seule troupe qui a pu faire les deux, pour une fois on a été discrets !

    En juin, on a fait le centenaire, en juillet le bicentenaire.

    Pour l’anecdote, après le spectacle de juin, où il y avait Johnny Hallyday, etc. pas notre tasse de thé, on se retrouve quand même dans une fête sous la tour Eiffel, dans un périmètre fermé avec de grandes tables de banquet. Toute la mairie de Paris et les députés possible étaient là, toutes les huiles. Et les artistes. Dont les 22 blousons noirs dans un coin, qui picolent comme des trous, il y avait de quoi faire. Et il y en a un de nous qui repère une grosse tente militaire et nous dit, en venez voir ! Il y avait des palettes – l’organisation du truc avait duré 15 jours voire un mois – de rouleaux de PQ pour les 2000 intervenants. On a fait une bataille de rouleaux de PQ comme si c’était des serpentins. On a détruit une ou deux palettes, on les lançait sur les hommes politiques, on attaquait, on chargeait… C’était en fin de soirée, Chirac était parti… On a bien rigolé, c’était un truc de gosses, ça fait rire le PQ.

    Un mois plus tard, on est revenus pour le 14 juillet et il y avait une fête dans les jardins de l’Elysée. On est invités comme le reste des artistes, les techniciens, etc. C’était énorme. On était la plus petite troupe. Les Américains étaient 200, les Sud-Africains je ne sais plus combien. Nous, on était 25. Et pas les plus discrets. On voit les Ecossais sortir leurs cornemuses et jouer deux ou trois morceaux et c’est vachement bien. Tout le monde a envie de danser. Les troupes de musiciens folk s’y mettent aussi. Mais nous, nos bidons étaient fixés sur les petits chariots SNCF dehors. Et dans le périmètre, il y avait tous les présidents du monde… On commence à picoler en restant groupés, on ne connaissait personne. Et on se dit, merde on veut jouer aussi. On sort, on passe devant la barrière de sécurité sans problème, on va chercher nos bidons sur les chariots sur la place de la Concorde et on revient avec nos manches de pioche. Et on se retrouve face à la même barrière de sécurité avec le service d’ordre, en l’occurrence la DST, la CIA, le Mossad… Qui voient arriver 25 mecs en noir, armés de bouts de bois… Ils ont tous sortis les talkie-walkies, c’était panique à bord. Et nous, on avait 12 ans d’âge mental, on a insisté pour rentrer. Et là, les premiers prennent les bidons, les jettent par dessus la barrière en disant, on va passer quand même. Et on empile des bidons pour grimper. Les mecs auraient pu nous buter. Ils ont fini par avoir le mot d’ordre de nous laisser entrer. Et on a joué nos morceaux, les gens sont venus nous voir et on a été les derniers à partir. On finissait les bouteilles pendant que les mecs débarrassaient et que le jour se levait. On était très fiers d’être prolo, les Tambours, c’était un spectacle prolétaire. On symbolisait un atelier avec le chef au milieu qui donnait les ordres. Et c’est pour ça qu’à la fin du spectacle on jetait les bidons, c’était la révolution, tu casses l’outil de travail… On expliquait d’où on venait.


  2. Disquaire day – Avec qui y aller… Ou pas.

    avril 15, 2016 by Isabelle Chelley

    IMG_2602

    Oui, petit Scarabée, ce visuel tout pourri a été réalisé par moi-même, avec mes moufles. 

    Chaque année, après avoir dépensé son budget vacances en vinyles, on se promet, comme après une gueule de bois de compétition, qu’on ne recommencera pas. Et l’année suivante, on dresse la liste de disques à acheter, on s’organise un circuit entre parcours du combattant et séjour planifié par l’Association des Hyperactifs Cocaïnés et on se lève, un samedi matin, à une heure ridicule, ce qui nous contraindra à boire des litres de café pour garder les yeux ouverts (et mettra notre vessie à rude épreuve, puisqu’il n’y a pas encore de wc chez les disquaires).
    Et pour ne pas avoir l’air d’un obsessionnel compulsif tout seul, le mieux est d’aller traquer le vinyle en bande. Histoire de se rassurer en se disant qu’on n’est pas forcément le plus affligé…

    Petite liste des copains, potes et autres vieux brancards à embarquer avec soi (ou pas) le jour D.*

    Le Collectionneur Maniaque : Même en étant atteint de TOC, on passe pour banal et sans histoire à côté de lui. Le Collectionneur Maniaque est déterminé à TOUT AVOIR sur son groupe ou artiste ou label favori. Mais en prime, il le lui faut en trois exemplaires : un à écouter, l’autre à garder dans son emballage et le dernier à stocker en sécurité au cas où sa collection serait détruite par une catastrophe naturelle, une attaque nucléaire ou une invasion de zombies extraterrestre mutants en Desigual. Son budget pour Disquaire Day pourrait contribuer au comblement du déficit de la Sécu. A-t-il kidnappé le petit bonhonne Cétélem ? Tué sa vieille tante à héritage ? Mystère…

    Le Spéculateur : Les disques, il s’en cogne comme de sa première tétine. Ce qui l’intéresse, ce sont les cotations sur Discogs, qu’il compulse comme les cours de la bourse. Il a repéré les collectors les plus recherchés, va se jeter dessus avec la délicatesse d’un pit-bull affamé boulottant un enfant en bas âge et filer aussitôt chez lui les revendre pour des sommes obscènes. Enfin, si sa copine a terminé de mettre sur eBay les vêtements de la collection capsule H&M de ce styliste super tendance…

    Le Blasé : Il n’est là que dans un but : vous faire comprendre que vous êtes tous des gogos, bernés par une opération tristement commerciale visant à vous faire acheter des disques à prix exorbitants. Ses phrases favorites ? « Pff, Disquaire Day, c’est mort, les majors ont tout récupéré », « Pff, Disquaire Day, c’était mieux avant », « Pff, la plupart de ces glandus qui achètent des disques n’ont même pas de platine pour les écouter », etc. Comme il reste planté là, tel un portemanteau sentencieux, on y accroche notre tote-bag surchargé de vinyles pendant qu’on plonge dans un énième bac.

    Le Loser : Il arrive à la bourre parce qu’il a pris le seul métro dans lequel Colis Suspect a décidé de faire une apparition surprise. En conséquence, le super collector top moumoute qu’il convoitait a déjà été raflé par le Collectionneur Maniaque ou le Spéculateur. Ignorant les moqueries du Blasé, il file chez le disquaire suivant où un copain lui a signalé qu’il restait un exemplaire de son Graal. Une fois sur place, après une demi-heure de queue pour payer, il constatera qu’il a perdu sa carte bleue. Et comme son portable est déchargé, il ne pourra même pas appeler un ami serviable pour le dépanner…

    Le Fauché : Comme son nom l’indique, il n’a pas un sou, mais il a tenu à venir. Par masochisme ou pour faire du shopping virtuel. Il regarde les étiquettes avec l’air d’un orphelin mal nourri de Dickens léchant la vitrine d’une boulangerie, puis pousse un petit soupir douloureux en reposant l’objet de son désir, sous l’œil indifférent du Spéculateur et celui, méprisant du Collectionneur Maniaque. Le Blasé viendra à son secours : non pas en le dépannant d’un billet, mais en lui disant que « Pff, Disquaire Day, laisse tomber, c’est une arnaque. »

    L’Encombré/encombrant : Il arrive muni au choix d’une valise à roulette, d’un sac de sport XXL, d’une poussette char d’assaut garnie d’un petit humain que la vue des vinyles fait hurler, voire de tout cela à la fois. Initialement, on ne sait pas quoi faire de lui, à part le laisser sur le trottoir devant le disquaire, en espérant qu’on ne le prenne pas pour Colis Suspect. Mais très vite, on saisit son potentiel. Lui, c’est un bélier humain, un moyen efficace de se frayer un chemin dans les rayons encombrés de collectionneurs frénétiques, obligés de s’écarter pour ne pas voir leurs Stan Smith écrasées par ses roulettes. L’an prochain, on lui demandera de venir avec une glacière garnie de bières en prime, tiens…

    L’À côté de la plaque : Il n’a pas compris le principe de Disquaire Day. Il pense qu’il s’agit d’une brocante et hallucine devant les prix. Et puis, lui, en plus, il préfère les CDs aux vinyles. Le Blasé est ravi : il va pouvoir enfin expliquer le principe de l’opération à quelqu’un tout prêt à l’écouter…

    Le Personal Shopper : Il est venu pour avec une liste de trois pages de disques à acheter pour des copains qui n’ont pas pu être là, pas eu envie de se lever ou de faire la queue. Mais comme il est serviable, il va passer sa journée à fouiner pour eux, à envoyer des SMS pour leur dire qu’à l’inverse de Bono il a trouvé ce qu’il cherchait et à se faire engueuler parce que 15€ pour ce split single, c’est n’importe quoi, enfin, tu aurais pu t’en apercevoir, non ? Il mettra ensuite des semaines à se faire rembourser. La rumeur veut que le Spéculateur utilise parfois ses services. Son unique allié en cette journée stressante est l’Encombrant, sur la poussette duquel il se déleste de quelques kilos de vinyles au cours de son ingrate épopée.

    Mr Bon Plan : Il est aussi indispensable à la réussite de la journée que les trois tote-bags vides qu’on trimballe dans l’espoir de les remplir de disques. Comment fait-il, on l’ignore, mais cet individu d’apparence normale, est une mine de renseignements qu’il adore partager. Il sait où se trouve le super collector top moumoute que recherchent le Loser, le Collectionneur Maniaque et le Personal Shopper, il a en tête les horaires et les lieux des showcases les plus sympas. Mieux encore, il est copain avec un des disquaires qui propose à l’Encombré de lui stocker sa valise pendant qu’il fait sa plongée dans les bacs et il connaît une boutique où le matin, on offre du café et du cake et de la bière dans l’après-midi. C’est une sorte d’App vivante, donc. Qui marche même quand la batterie de l’iPhone a décidé de lâcher l’affaire…

    Le blogueur disques : Pour lui, l’essentiel n’est pas d’acheter et d’écouter les disques, mais de le faire savoir. Il live tweet sa journée dans les moindres détails, poste des pochettes sur Instagram, met à jour son statut Facebook toutes les dix minutes et répond avec virulence aux commentaires des trolls (on soupçonne que le Blasé s’est créé un faux profil, rien que pour lui pourrir son shopping). Il tente de négocier des réductions en balançant son nombre de followers. Rien ne l’arrête. Sauf la panne de sa batterie de téléphone et de celle de secours. Quoique… Mr Bon Plan lui indique une prise, là, dans le coin, derrière la valise de l’Encombré, où il pourra recharger l’engin.

    Comment ? Vous n’avez aucun de ces spécimens dans votre entourage ? Pas grave. Faites comme moi. Choisissez une poignée d’amis, de vrais. Embarquez-les avec vous. Ça fera des souvenirs. Comme cette pile de vinyles rares en édition limitée que vous venez d’acheter. En vous jurant que l’an prochain…

    *J’ai tout mis au masculin, mais bien entendu, il y a des équivalents féminins de cette galerie de personnages.


  3. People stared at the makeup on his face…

    janvier 12, 2016 by Isabelle Chelley

    Je ne vais pas revenir sur son influence sur la musique, la mode, l’art… Ni sur sa mort, survenue deux jours après la sortie d’un album touffu, ambitieux, fascinant. Ni sur sa vie, ses métamorphoses, sa capacité à se renouveler, à aller où personne ne l’attendait, à refuser de donner au public ce qu’il voulait.

    Hier, j’ai été dans le déni. Tout en me disant que j’étais un peu ridicule de pleurer sur un homme que je n’avais jamais rencontré de ma vie, que je ne connaissais pas, si ce n’est par ce qu’il avait bien voulu nous donner, à nous, ses fidèles. Et je me suis mise à dresser la liste de ce qu’il m’avait apporté. Je sais qu’aucun artiste n’a eu un tel impact sur ma vie. Pas à ce point.

    Si je n’avais pas reçu cet album – et pas son meilleur – à 15 ans, que je n’avais pas voulu en savoir plus sur lui, que je n’étais pas tombée, coup de bol, sur deux biographies, l’une signée Gilles Verlant, l’autre Jérôme Soligny (who else ?) pour satisfaire ma curiosité, je ne serais sans doute pas là, à écrire sur la musique. J’aurais probablement aimé d’autres groupes et, une fois arrivée à l’âge adulte (sans lui, j’aurais peut-être grandi, qui sait ?), je serais passée à autre chose, j’aurais cessé d’acheter des disques, de lire des bouquins sur la musique et d’organiser une partie de ma vie autour de ce qui est devenu une passion. Mise parfois en veille, jamais très loin.

    En vrac, il m’a d’abord fait découvrir à un âge impressionnable le glam, Bolan, Lou Reed, Iggy, le Velvet, Warhol et sa Factory, la décadence, l’ambiguïté et la séduction fatale de l’androgynie. Il m’a fait comprendre qu’on pouvait aimer les garçons & les filles. Je le soupçonnais, mais s’il le validait, c’était tellement plus facile de s’accepter. Il a fait exploser toutes mes conceptions sur la musique et mes goûts présumés. Oui, je pouvais aimer la pop, le rock, mais aussi la soul, la musique électronique, les expérimentations en tous genres. Et tant que j’y étais, pourquoi ne pas non plus m’intéresser à d’autres formes d’art ? C’était l’une des rares pop stars à parler de sa passion pour les livres, le cinéma, les musées. A semer en permanence des pistes dans ses interviews, invitant ses fidèles à élargir leurs horizons. Soudain, me trimballer en permanence avec un bouquin dans mon sac devenait cool et acceptable. Je n’étais plus la première de la classe, j’étais sa disciple en quelque sorte…

    Bien plus tard, quand j’ai appris à me foutre du fait d’être cool ou pas, il est encore venu à mon secours. J’ai souvent plaisanté sur le fait que notre vrai point commun – la schizophrénie d’un très proche – était celui dont je me serai bien passée. J’ai fini par me faire tatouer sur l’épaule droite des paroles en hommage à son frère. Dans l’espoir, un jour, d’accepter que rien ne serait plus pareil entre ma sœur et moi. Et pour me forcer à en parler à ceux qui liraient cette phrase, pour m’alléger un peu de ce poids. Ok, pensée magique, idolâtrie adolescente de ma part sans doute. N’empêche. À la longue, je crois qu’il m’a aidée. Ne serait-ce que par cette sorte de connivence entre nous. Qui n’existait que dans mon esprit.

    Il a aussi foutu le bordel dans ma vie et dans ma tête. Transformé la fille obsédée par l’idée de ne déplaire à personne en rebelle rebelle, cheveux teints et maquillage post-glam à faire fuir le spectre de Bolan inclus. Comme le temps, il a pris une cigarette, me l’a mise dans la bouche et… Je n’y peux rien si je ne le trouvais jamais aussi séduisant qu’en train de fumer. Il m’a empêchée de suivre la voie toute tracée que j’aurais dû emprunter, longues études, job stable, etc. Il a libéré le freak, le petit monstre qui sommeillait en moi.

    Il m’a rendu plus curieuse. Moins conne. Tellement plus cultivée.

    Il m’a empêchée de mourir d’ennui en intégrant le rang.

    Il me laisse un grand vide, là.


  4. Journaliste, traduction

    juin 16, 2015 by Isabelle Chelley

    url

    Ça fait des années que chaque jour, je m’installe devant mon Mac pour écrire. Et à chaque fois, pendant quelques secondes, l’image de Snoopy écrivain m’apparaît. C’est grave, docteur ?

    Dans un article précédent, j’ai sous-entendu que l’Artiste, cet être intègre, sincère et à fleur de peau, pouvait, à l’occasion, manier la langue de bois mieux qu’un vieux politicard chevronné en débat télévisé face à des vrais gens. Entre nous, je dois l’avouer, le Journaliste ne vaut pas mieux. Dans l’espoir d’extorquer des réponses à l’Artiste et de ne pas se mettre à dos les maisons de disques et autres attaché.e.s de presse, il est capable de petits arrangements avec la vérité. Oui, c’est moche. Mais au fond, le Journaliste est un individu comme les autres (juste un peu plus alcoolique), ni plus intègre, ni plus objectif, quoi qu’il en dise. Ci-dessous, quelques exemples de petits mensonges que je vous traduis, parce que je vous aime bien. Du moins, c’est ce que je prétends…

    Un album difficile : À la première écoute, on oscille entre la douleur physique, la nausée (ou était-ce un reste de gueule de bois ?) et l’envie de se percer les tympans à la chignole pour ne plus jamais risquer d’entendre une atrocité pareille. Mais sinon, c’est vachement avant-gardiste.

    Un deuxième album délicat : Pas au sens de « qui fait preuve d’adresse et de légèreté ». Mais plutôt de « délicat à enregistrer parce que le groupe a balancé ses bonnes idées sur le premier disque et s’est depuis cramé avec le succès, trop de concerts et quelques substances nocives pour la santé. » À n’écouter que pour faire découvrir à vos potes sains la sensation sonore d’une méga-gueule de bois doublée d’une dépression.

    L’album de la reformation : L’album de la déchéance, de la honte, du, mais pourquoiiii ? Pourquoi saloper sa légende lorsque tout le monde vénérait des souvenirs embellis par le manque ? Pourquoi revenir lorsque l’épaisseur des cheveux est inversement proportionnelle à celle du bide ? Pourquoi, au mieux, faire la même chose que sur l’album d’avant le split (souvent le moins inspiré) ou, au pire, de suivre la tendance avec la même aisance qu’une nonagénaire atteinte d’ostéoporose se lançant dans une démonstration de break-dance ? A n’offrir qu’au pote chroniquement nostalgique de ses 20 ans, qui n’a pas écouté une nouveauté depuis la mort de Kurt Cobain.

    Un album agréablement planant : Planant pendant trois minutes. Mortellement chiant pendant les soixante-douze restantes. Peut cependant servir à apaiser un bébé qui fait ses dents ou à endormir mamie si elle a oublié son Valium.

    Une voix éthérée : Même au volume 12, avec un casque vissé sur les oreilles, on pourrait la confondre avec le murmure d’un poisson rouge à peine amplifié. À mettre au copain fan de black metal qui refuse les bouchons d’oreilles pour lui faire croire qu’il est proche de la carte de fidélité chez Audika.

    Une voix qui a vécu : C’est-à-dire entre le clodo qui beugle des obscénités dans le métro parce qu’il a quelque peu abusé de la 8,6° et la poissonnière à la criée vantant sa morue bien fraîche. On aurait bien parlé d’un timbre entretenu à la Gitane maïs et au whisky de contrebande, mais avec la loi Évain, on a peur de se faire taper sur les doigts pour apologie de produits nocifs à la santé. A écouter avant d’aller en soirée, dans l’espoir que ce déplorable exemple incite à la modération.

    Un sympathique groupe de branleurs : Des branleurs. Pas forcément sympathiques puisqu’ils arrivent bourrés et/ou défoncés à l’interview et, une fois la distance de sécurité anti-projection de vomi établie, ils sont incapables de répondre à la moindre question, même en monopolisant leur neurone commun vaguement intact.

    Un groupe de vieux briscards volubiles : Vieux avant tout, avec une touche de sénilité précoce. Et très volubiles. Mais définitivement en roue libre, incapable d’écouter une question, puisque ces Gentlemen Gaga aiment se remémorer leur passé, en s’embrouillant dans leurs histoires, avant de conclure d’un « Si tu te souviens des sixties, hein, c’est que tu ne les as pas vécues ». Avec l’air ravi du mec qui croit avoir inventé la formule.

    Un univers très personnel : À mi-chemin entre la pathologie mentale incurable et le fou-fou qui a testé personnellement toutes les drogues, du champignon hallucinogène au Haribo de contrebande. Donne vite l’impression de regarder une de ces émissions de télé racoleuses, où des gens très perchés sont convaincus de l’existence des Reptiliens.

    Un album sympathique : Que j’aurais oublié dans dix secondes. Hein, attend, de quoi on parle, là ?


  5. Interviews, traduction

    avril 23, 2015 by Isabelle Chelley

    photo

    Cette superbe illustration est signée de ma personne (vous aurez reconnu mon goût de myope pour la photo semi-floue). Merci encore à Philippe Massoni qui m’a offert le Playmobil Elvis !

    Je vais devoir faire une révélation qui risque d’ébranler les plus naïfs d’entre vous. En interview, l’Artiste n’est pas toujours sincère. Surtout face à un(e) journaliste. Il ne ment pas, attention… Il se contente d’enrober la vérité d’un délicat vernis qui la rend plus plaisante à lire.
    L’Artiste américain, l’acteur en particulier, est passé maître dans l’art de la communication, de la belle déclaration ronflante où les termes inspirant, collaboration enrichissante, admiration réciproque et travail d’équipe reviennent en boucle. Le rock conserve quelques grandes gueules pour balancer des vérités qui font mal (et d’énormes conneries aussi), mais l’espèce est en voie de disparition… Et si l’Homo Rockn’n’rollus est moins lisse que son homologue cinématographique, il lui arrive de pratiquer une gentille langue de contreplaqué que je vais me faire un plaisir de vous traduire ici.

    Je suis perfectionniste : Tu vois Hitler sous cocaïne en plein délire control-freak ? Eh bien comparé à moi quand je bosse, c’est un type plutôt détendu du string. Je peux refaire 200 fois la même prise en studio et je trépigne de rage en maudissant l’ingé son sur 18 générations tant qu’on n’en fait pas une 201e. Pendant le sound-check, je suis une grosse diva capricieuse et je fais même chialer le gros roadie tatoué qui décapsule ses bières avec les dents.

    C’est l’album de la maturité : Après cinq ans non-stop à picoler comme des gorets en studio et en tournée, à se réveiller baignant dans notre vomi ou celui de gens dont on ne se souvient plus du prénom, à faire des bébés à des groupies qui n’avaient pas l’air si mineures que ça, on a décidé de se calmer pour amortir le passage en rehab et la greffe de foie et de cloison nasale.

    On a fait un break : Tu as déjà passé des mois à tourner dans le même bus que trois autres glandus ? On ne s’était pas aperçus des non-dits accumulés entre nous et du besoin de mettre des distances, jusqu’au jour j’ai attaqué le batteur à coup d’extincteur parce qu’il faisait trop de bruit en respirant.

    Ce break nous a rendu plus forts : On arrive à rester dans la même pièce dix minutes d’affilée, sans en venir aux mains.

    On est très instinctifs : On est de très gros branleurs. En vrai, on préfère fumer des joints et boire des bières plutôt que de s’enfermer en studio pour bosser. Du coup, on fait tout en une prise, puisqu’au final, vous écouterez le disque en MP3 avec un son dégueulasse, alors pourquoi se prendre le chou, hein ?

    On se fout de notre image : Chaque matin, on passe une heure à choisir notre jeans pourri et à se décoiffer les cheveux. On fait vieillir nos Converses aux pieds des roadies. L’autre jour, je me suis rasé de près par erreur, du coup, je ne suis pas sorti de chez moi pendant trois jours…

    On a quitté le label en bons termes : On a saccagé le bureau du directeur artistique, menacé de mettre le feu aux locaux, déposé une tête de cheval mort sur l’oreiller du big boss. Pour le procès, on va plaider la perte de jugement temporaire…

    Le groupe est une démocratie : Une démocratie au sens coréen du nord, bien sûr.

    La collaboration géniale par internet : J’aurais vendu ma petite sœur pour être ne serait-ce qu’une demi-journée dans le même studio que mon héros venu poser une voix sur un morceau. Mais apparemment, il m’a pris au sérieux quand j’ai dit en interview que si je le rencontrais, je me frotterais sur sa jambe comme un clebs en chaleur…

    Je n’accorde aucune importance aux prix : J’ai le nom de tous ceux qui ont eu à ma place le Grammy Award, le Mercury Prize, le Brit Award et le prix du mec le plus sexy avec une barbe géante et un jeans retroussé sur les chevilles. Et eux, si je les croise, je les tape.

    Je me suis fait plaisir avec cet album : Au moins, il y en aura un à qui mes morceaux archi-complaisants et mal foutus plairont. C’est déjà ça.

    Mes paroles ne sont pas du tout perso : La chanson « Amy is a dirty bitch because she dumped me for another pop-star » par exemple, n’est pas du autobiographique. Mon ex, cette salope qui m’a quitté pour un chanteur pop de merde, s’appelait Ally… Je ne vois pas pourquoi les journalistes se font des films. L’inspiration, je la trouve partout, pas juste dans ma vie. Et si l’album s’intitule « My Life », c’est juste vachement ironique. Et vous tombez tous dans le panneau.

    Ce groupe ? Jamais entendu, ils n’ont pas pu m’influencer : J’ai tous leurs albums. Et les pirates. Et les rééditions sud-américaines, japonaises, congolaises et inuit de tous leurs disques.

    Je ne suis rien sans mes fans, j’ai un rapport privilégié avec eux : J’adore quand ils likent mes photos sur Instagram et mes statuts Facebook. Et je charge personnellement notre attachée de presse de répondre aux relous qui veulent discuter…

    Je ne lis jamais les critiques, même les bonnes : Là, deux traductions sont envisageables. 1) L’Artiste est vraiment sensible, limite écorché vif qu’on aurait plongé dans un bain d’alcool à 90° et de sel : oui, même les compliments, je les prends mal, parce que je me demande si j’en suis digne au fond. Et puis, les critiques ne comprennent pas vraiment mon Art, ils ne voient pas que je tente de m’élever vers le sublime, ils se contentent de me comparer aux Beatles… 2) L’Artiste nous prend pour un jambon : J’ai des alertes Google avec des mots-clés portant sur moi, comme ça, je lis tout. Y compris les tweets sur moi. Je sais qu’en 2009, tu as émis une vague réserve sur mon premier album et ça, je ne l’ai pas oublié…


  6. Un peu de fiction…

    mars 13, 2015 by Isabelle Chelley

    J’ai écrit ça il y a trois ans… Je n’ai jamais cherché à faire publier cette nouvelle-là. Trop près de l’os, sûrement… Je ne sais même pas pourquoi je la poste ici, sans doute juste parce que je n’ai rien mis sur ce blog depuis des plombes et que j’ai douze articles que je pourrais finir si je voulais, mais…

    C’est un de ces jours où le voile du temps s’est effiloché. Un de ces matins où j’ai l’occasion de faire un tour ailleurs, dans le passé, voir si c’était vraiment mieux avant (en fait, non, pas tant que ça). Je connais les règles du jeu : impossible de modifier le présent, je n’empêche pas les morts, les suicides et les catastrophes naturelles. Je ne sauve pas le monde, j’ai d’autres trucs plus futiles à faire. Je me balade en témoin, j’observe, je fais la touriste, je planque mon téléphone et si je prends des photos, c’est en douce. Dommage quand je me retrouve à la Cavern devant des jeunes Beatles, que j’assiste au dernier concert de Ziggy Stardust ou au défilé où Mary Quant a lancé la minijupe. Parfois je ramène un souvenir, rien d’extraordinaire, juste une bricole par-ci, par-là… Je pourrais sans doute me confronter à d’autres instants que les épisodes qui m’ont marquée à l’adolescence quand je me suis immergée dans l’histoire de la pop, du rock, bouffé des kilos de livres sur le Swingin’ London et le reste. Je suppose que je pourrais aller voir l’assassinat de Kennedy ou n’importe quel événement historique, mais bizarrement quand je m’immisce dans la petite déchirure de ce voile, je me retrouve toujours dans de petits grands moments de pop culture. Même lorsque je vis des instants d’exception, la superficialité me colle à la peau. Il ne faut pas lutter contre la malédiction.

    J’ai posé la main sur le mur de ma chambre, toujours au même endroit. Non, il n’y a pas de lumière aveuglante qui irradie de cette drôle de faille. Mais en regardant bien le long de la craquelure qui zèbre le mur, on distingue une sorte de flou, comme l’air chaud qui tremble dans un désert. Et sans que je comprenne comment, je me suis retrouvée ailleurs.

    Enfin, pas vraiment. Cette rue-là, moche, sans âme, avec ses petits commerces, ses jardinières en béton rosé garnies de géranium, ses lampadaires pseudo-rétro et ses pavés autobloquants dessinant un puzzle crème et beige, c’était celle qui menait chez moi. Enfin, avant que mes parents ne revendent la maison. Je n’aimais pas particulièrement cette banlieue moyenne, ses habitants, son ennui tellement cliché qu’il ne mérite pas d’être mentionné. Mais la maison, c’était autre chose. Elle était mitoyenne de celle de mon grand-père où je passais mes journées. Parce que comme chez tous les grands-parents, il y avait de quoi fouiner, des vieux magazines vestiges des années soixante et au-delà, des catalogues remplis de looks exotiques quand on a grandi dans ces eighties oubliées par le bon goût, des photos, des objets et des strates de souvenirs accumulés. Rien de foufou, juste de quoi stimuler mon imagination de gamine qui n’en avait pas besoin, me pousser à nourrir une fascination pour un passé idéal et composite que je me suis fabriqué avec des éléments recombinés à ma sauce.

    Et puis surtout, il y avait mon grand-père. Mon héros. J’étais sa chérie, je le lui rendais bien. C’était le plus beau, le plus élégant, le plus drôle, le plus brillant. Toute personne pensant le contraire avait droit à une place de choix sur ma liste noire. Il me gâtait trop, je lui en demandais toujours plus et il ne reculait devant rien pour me combler. À l’adolescence j’ai eu peur de le décevoir, je ne voulais pas grandir, pas le quitter, pas devenir une femme… J’ai parfois eu l’impression de le peiner en gagnant mon indépendance, même s’il prétendait que ça lui faisait plaisir de me voir prendre mon envol. Au fond, il n’avait pas plus envie que moi d’arrêter nos sorties en duo, nos explorations de musées, nos moments de connerie où on se foutait des gens autour de nous, en sachant très bien qu’aucun d’entre eux n’oserait râler contre ce monsieur élégant et sa petite fille modèle.
    Pourtant, il a bien fallu en passer par là. Que la petite princesse à son papy devienne la petite garce en minishort qui allume tout ce qui respire avec ses guiboles éternellement pas finies flottant dans ses bottes. À l’inverse de mes parents, il n’a rien dit sur mon premier tatouage, ni jugé mes choix de carrière bizarres. Il savait qu’entre deux interviews de rock-stars je prenais toujours deux minutes pour passer le voir ; qu’il m’avait transmis ce don d’obtenir ce que je voulais en jonglant entre politesse nickel et caprices de pourrie gâtée, que sous mes airs de bad girl évaporée, je n’étais ni stupide, ni superficielle… Juste mal dans ma peau, coincée pour l’éternité dans la peau d’une pré-ado, terrifiée à l’idée de vieillir. Il continuait à tout me passer, riait quand je disais préférer mon chihuahua à un éventuel bébé, même si au fond, je sentais qu’il aurait préféré que je me range. Que je tienne les promesses de l’enfance.

    En jetant un œil aux boutiques, j’ai évalué la période où j’avais dû débarquer. 1992 ou 93 à en juger par la mode, l’esthétique eighties mal digérée. Le moment ou mon grand-père était tombé malade. Et où lâchement, j’avais commencé à moins le voir, parce que je ne supportais pas que mon héros soit rattrapé par son corps, marche avec une canne, trébuche, tombe et s’écorche les mains et les genoux comme un gosse. À chaque fois que je l’aidais à se relever, je sentais son malaise, sa tristesse, cet air de dire, j’en suis arrivé là…
    Quand il s’est mis à vraiment décliner, j’ai repris mes habitudes, je suis retournée le voir plus souvent. Mais au fond, j’avais l’impression que c’était trop tard. Qu’il savait que je savais qu’il était sur le départ et ne voulais pas voir ça.

    En remontant la rue jusqu’à sa maison, j’ai répété dans ma tête les phrases que je n’avais jamais pu lui dire, parce qu’elles m’étaient venues après. J’allais enfin lui expliquer, même si j’y laissais au passage mon eyeliner et mon mascara façon panda en larmes, que je n’avais pas voulu lui faire du mal, qu’il était mon héros et que les héros ne déclinent pas. Lui déballer mes regrets, mes remords, tout ce qui me rongeait depuis trop longtemps, me pesait sur le cœur au point qu’une fois par semaine au moins, je prenais mon téléphone, composait automatiquement son numéro et qu’au moment d’appeler, je me souvenais soudain qu’il était trop tard.

    On m’avait redonné une chance de rectifier une erreur, je n’allais pas la laisser passer. Tout irait mieux ensuite, comme dans ces films maladroits des fifties où l’héroïne se souvient d’un incident marquant devant son psy et que, par miracle, elle guérit de sa pelletée de névroses.

    Je suis passée devant la maison de mes parents. Au boulot sûrement, vu l’heure. J’ai mis la main dans ma poche. J’avais les clés de chez eux. Mon vieux trousseau. Avec le porte-clés ramené de Londres, l’éclair rouge et bleu émaillé d’Aladdin Sane. J’ai poussé la porte, hésité avant d’entrer. J’ai remonté le couloir jusqu’à l’escalier menant à ma chambre au premier étage. Pas envie de visiter le reste. Je savais ce que j’allais trouver. Cette maison-là, je la hantais régulièrement la nuit. Je fais des rêves d’un réalisme frôlant le stupide. C’est le seul domaine où l’imagination me déserte.
    Ma chambre, c’était autre chose. Je l’avais tellement chamboulée, décorée, redécorée au fil des mes engouements que je n’étais plus sûre de son aspect. Les images s’étaient superposées dans ma mémoire. Je me suis revue en train de faire ce collage placardé sur ma porte. Twiggy, Mary Quant, les Beatles, un jeune Brian Jones boudeur, des photos de mannequins sixties en minijupe en train de chahuter et de prendre des poses impossibles. Mon hommage au Swingin’ London, la période où j’aurais rêvé de vivre. J’ai entrebâillé la porte, passé une tête. Les rideaux et la moquette noirs, les piles de livres, les vinyles chinés dans des brocantes, le mur consacré à Bowie sous tous ses angles, celui rendant hommage aux rock-stars secondaires dans mon panthéon personnel. Tout était là. J’ai tourné les talons sans entrer. J’avais plus sérieux en tête que de revisiter mon petit musée personnel. Dommage que le jour où je grattais sous la surface, personne ne soit là pour le voir.

    Mon grand-père n’a pas semblé plus surpris que ça que je sonne à sa porte. Pas plus que moi quand il m’a ouvert. Je l’ai embrassé, retrouvé l’odeur de son eau de Cologne un peu désuète, imprimée dans mes narines. Et comme dans mes souvenirs, la peau de ses joues est douce, rasée de très près, ses cheveux blancs impeccables, encore abondants. Je regarde ses mains. Elles ont commencé à se tacher. Pas de doute. Bientôt, il sera de plus en plus vulnérable. Le colosse d’1,80 mètre va se voûter, imperceptiblement au début, puis marcher en traînant un peu les pieds. Il va troquer ses costumes contre des tenues de papy, des pantalons confortables et des gilets moches mais bien chauds, des horreurs qu’il n’aurait pas approchées quelques mois plus tôt.

    « Tu as vu ? Je suis revenue… Mais je ne peux pas rester, il va falloir que je reparte, que je te laisse… »
    Mon grand-père sourit. Il a le regard triste, presque humide.
    « Je sais ce qui va se passer après. Je n’ai pas le beau rôle. C’est juste que… C’est juste que… »
    Bordel, ces belles phrases, préparées avec plus de soin que n’importe lequel de mes articles, me restent bloquées en travers de la gorge. Il faudrait peut-être que je boive quelque chose, mais pour une fois, je veux rester lucide.
    « Pour l’instant, tu es encore en forme… mais tu sais que ça ne va pas durer. Un jour, tu vas décliner et ça, comme une petite conne égoïste, je ne l’ai pas supporté. »
    Je sens la débandade côté mascara. Je serre la main de mon grand-père, j’ai peur qu’il m’échappe avant que j’ai fini de vider mon sac, de me colleter avec ma lâcheté.
    « Alors je t’ai évité. Parce que c’était trop dur. Pas parce que je ne t’aimais plus, hein… Tu le sais… »
    Mon grand-père hoche la tête.
    « Mais le pire… Le pire, c’est qu’un jour, on m’a appelé pour me dire que… que c’était la fin. Et je bossais ce jour-là. »
    Oui, sale petite conne égoïste, tu as préféré travailler parce que sous tes airs de t’en foutre, tu es bouffée par l’ambition, par le besoin de prouver à tes collègues que tu es meilleure qu’eux, que tu peux en faire plus. Tant pis si au passage tu n’es pas là pour tenir la main de ton grand-père, si pour te rassurer, tu te dis qu’il n’avait plus sa tête, que tout le monde t’a affirmé qu’avant de s’éteindre, il a parlé de toi, a dit que tu étais près de lui et qu’ils ne l’en ont pas dissuadé. Ça ne t’a jamais suffi de savoir ça. Au contraire, c’est encore pire, cet épisode te ronge depuis. Tu as planté ton grand-père, tu lui as posé le lapin ultime et lui, il a fait comme si tu étais là, pour se rassurer sans doute…
    « Si je pouvais revenir en arrière, je serai là quand tu partiras… » Oui, côté concordance des temps, on s’embrouille un peu, mais on se comprend. Mon grand-père a l’air de plus en plus triste. Il ouvre enfin la bouche et je ne prête pas tout de suite attention à ce qu’il dit. J’écoute sa voix. Je croyais l’avoir oubliée. N’importe quoi. Je m’en souviens parfaitement.
    « … Tu étais là, tu sais. Tu étais là. »
    Non, pas encore ce mensonge destiné à calmer ma culpabilité. J’ai envie que pour une fois, mon grand-père cesse d’être indulgent, de tout me passer, y compris le pire, me balance mes quatre vérités, me traite comme je le mérite.
    « Non, je n’étais pas là, tu le sais bien. J’étais prise, je travaillais, je me suis dit que tu tiendrais jusqu’au lendemain. Et je ne suis pas venue. Je n’étais pas là, on a dû te dire le contraire et tu n’étais pas trop conscient, mais non, tu vas voir, tu vas partir sans que je sois là.
    – Je sais aussi bien que toi comment ça se passe. C’est ma mort après tout, alors tu permets, je maîtrise le sujet. Et, oui, tu es là. Près de moi. »
    OK. Décidément, il est dit que je ne pourrai jamais régler cette histoire, que je vais traîner mes remords jusqu’à la fin des temps.
    « Tu n’as pas idée de ce que je regrette de ne pas avoir été là.
    – Non, c’est moi qui regrette, répond mon grand-père. Il parle très bas, j’ai du mal à l’entendre.
    – Regretter quoi ? À part de m’avoir pourrie pour tous les autres hommes, je ne vois pas. Je m’en voudrai toujours. Je n’étais pas là. C’est tout.
    – Tu étais là. Tu es venue. Tu m’as pris par la main. Et les regrets, c’est moi qui les ai. »
    L’espace d’un instant, j’ai cru comprendre ce qu’il voulait dire. Le voile du temps. Mes allers et retours dans un certain passé. Ces drôles de rêve très réalistes où je retourne dans la maison de mes parents. Cette impression d’être souvent seule, de ne rien éprouver vraiment, pas même la douleur physique. Tout cela n’avait pas de sens au fond. C’était comme ça depuis quelques années, je ne sais plus combien, je l’acceptais.
    Mon grand-père parlait toujours. J’ai fait un effort pour me concentrer sur ce qu’il disait. Ah oui, lui aussi avait des regrets.
    « …Enfin, regret, ce n’est pas le bon mot. Il n’y a pas eu un jour où je ne m’en suis pas mortellement voulu de t’avoir donné les clés de la voiture ce jour-là… »


  7. Liste à l’index

    août 6, 2014 by Isabelle Chelley

    NMECover100InfuentialArtists_CMA3_050814

    Ce matin, ça s’indigne sur Twitter et Facebook. Le NME a publié sa liste des 100 artistes les plus influents et dans le Top 25 ne figurent pas les Beatles, les Stones, Dylan, les Who, etc. Tandis que mes camarades s’organisent pour sauter dans le premier Eurostar, torches et fourches en main, je me creuse les méninges, en quête d’une explication. Les journalistes ont-ils fait ce classement à 4 grammes du matin au pub du coin ? Un correcteur troll aurait-il tout chamboulé avant de guetter les réactions sur les réseaux sociaux, pop-corn à portée de main ? Et pourquoi me suis-je collée ma brosse à mascara dans l’œil droit ? (ça n’a rien à voir, mais c’est désagréable. Autant que de ne pas être dans le Top 25 pour Dylan, sans doute)

    Redoutant le plasticage de ses bureaux, le NME a publié une explica-justification. En gros, la rédac’ ne voulait pas une fois de plus s’incliner devant les mêmes statues du commandeur et s’est demandé ce que les jeunes groupes aujourd’hui écoutaient et émulaient. Ça se tient. Et ça aurait pu couper la chique aux râleurs qui se plaignent que dans la presse rock, on laisse trop de place aux morts et aux momies à guitares. Mais le râleur, n’aimant rien d’autre qu’entretenir son ulcère, s’est empressé de chouiner que hein, bon, faudrait quand même pas manquer de respect aux papys du rock et scier en douce les pieds du déambulateur…

    Ah, au fait, et moi, j’en pense quoi, vous demandez-vous par-delà votre écran ? (Ou pas, c’est votre droit. Mais alors que foutez-vous là ?). Vous allez rire, mais je m’en cogne de cette liste. Je préfère aller regarder une vidéo mignonne d’un chaton jouant avec la queue d’un autre chat.

    Je ne comprends toujours pas l’intérêt des listes, si ce n’est pour remplir des pages de magazines pendant l’été. Ou à la fin de l’année, quand l’actualité musicale frôle le néant. Laissons les classements aux sportifs. On ne peut pas classer de façon satisfaisante des artistes, sauf par ordre alphabétique quand on a une grosse discothèque. Les listes sont par nature subjectives. Il n’existe pas d’algorithme pour déterminer si, oui ou non, “Like A Rolling Stone” est une meilleure chanson que “Waterloo Sunset”, si Nirvana est plus fort que les Beatles ou si Radiohead est plus influent sur les groupes actuels que les Who… Si je vous demande aujourd’hui quelle est votre chanson préférée de tous les temps, je doute que vous me donnerez la même réponse samedi soir, après quelques verres ou lundi matin, quand, frappé de céphalo-rectalée vous irez en zombie au boulot… Je parle en connaissance de cause. Il y a des jours où je bloque totalement sur un artiste, un album, voire un morceau et je n’écoute que ça. En boucle. Deux semaines après, je compulse sur un autre. Ou je n’écoute que des playlists où figurent des dizaines de groupes…

    Le jour où je me présenterai à la présidence, je tiens mon slogan. Moins de listes, plus de playlists. Je préfère qu’on partage avec moi ses morceaux préférés que ses opinions définitives. Qui changeront l’an prochain, au prochain hors-série spécial listes de classements des tops.


  8. Un peu de fiction…

    juillet 9, 2014 by Isabelle Chelley

    En 2007, j’ai participé à la revue Minimum Rock’n’Roll, avec pour thème imposé, lèvres et rock’n’roll. J’ai pondu cette nouvelle en quelques heures, à l’approche de la deadline… Je la remets ici, sans la relire. À l’époque, je n’en étais pas trop mécontente, mais ça ne veut rien dire…

    Lundi
    La scène est insoutenable de miamitude. Miamitude, comme dans « hum, rrrrr, miam miam, mmmmm… »
    Chemise ouverte sur un torse de poulet fluet, peau blanche de bébé albinos élevé au fond d’une grotte. Guiboles fluettes de pré-adolescente anorexique moulées dans un jean skinny tuyotant sur des boots à talons. Bouclettes blond sale qui évitent de croiser le peigne. Yeux géants, cils de bambi, expression pseudo-innocente, genre, je n’ai jamais vu le loup, mais toi peut-être tu pourrais m’initier…
    Il feule et ronronne dans le micro, ondule, ne quitte pas des yeux la caméra.
    Ce type-là est un vrai cliché de rock star. De l’essence de concentré de rocker. Pour atteindre ce niveau-là, je le soupçonne d’avoir passé les 18 premières années de sa vie enfermé dans un bunker à visionner en boucle toutes les images emblématiques de 50 ans de rock’n’roll. Facile puisque la révolution a été télévisée. D’ailleurs, dès qu’il l’ouvre, il débite au kilomètre du solide clicheton 24 carats. Oui, le rock’n’roll, c’est un style de vie, une attitude, la musique n’en est qu’un élément, blah-fucking-blah…
    Ce type-là est un vrai régal pour les rédacs chefs de magazines de rock. A la limite du rêve érotique.

    Et alors ?
    Je m’en contrefous. Parce que lorsqu’il l’ouvre, je n’écoute pas un mot de ce qu’il dit ou chante. Je suis trop occupée à me laisser hypnotiser par l’organe qui lui dévore le bas du visage. Une paire de lèvres moelleuses, toujours un brin humides et brillantes (aurait-il découvert le secret du gloss perpétuel ?). Cette bouche-là est vivante. Elle mériterait d’avoir son propre agent, voire son label rien qu’à elle, une marque de fringues à son nom et sa Rolls avec chauffeur. On ne veut pas commencer à imaginer ce dont elle est capable au lit ou ailleurs.
    Oui, cette bouche-là me fascine, me transforme en petite flaque baveuse. Quand je la fixe, je ne peux plus aligner deux pensées. Voire deux mots.

    Un jour, j’ai interviewé le propriétaire de cette bouche. J’avais au préalable tenté d’expliquer la situation à mon rédac’ chef. « Tu comprends, non, vraiment, pas possible, je ne serai pas à la hauteur, non, je t’assure, pas une bonne idée même si elle vient de toi. » J’y suis allée, la mort dans l’âme, consciente du fiasco qui m’attendait. J’ai fait un détour par le bar, éclusé de quoi assommer un bucheron avant de me lancer.
    Et là, face à cette fameuse bouche, je me suis liquéfiée. Littéralement. Cerveau collant au plafond, incapable d’articuler quoi que ce soit de cohérent. Un énième gin-tonic plus tard, j’ai fini par poser trois ou quatre questions d’un niveau intellectuel affligeant, faisant passer la presse pour teenagers en pleine explosion hormonale et atrophie des neurones (« Yeah, toi aussi tu peux copier le look de Britney ! ») pour les Cahiers du Ciné version rock’n’roll. Le résultat avait des allures de Waterloo journalistique.

    Depuis, ces lèvres-là sont tabous. J’ai passé des mois à les éviter à la télé, à la radio ou dans la presse. Pour ne pas me souvenir de cette humiliation.
    Et puis les revoilà. Précédant de quelques millimètres le nouvel album de leur propriétaire. Elles vont encore m’empêcher de dormir. Et quand je ne dors pas, je deviens vite parano.

    Mercredi
    J’ai trouvé la solution, je crois. Un jour, je me suis rendu compte que si quelque chose m’obsédait, me fascinait, me terrifiait, il ne fallait surtout pas que je l’évite. Non, je devais m’en repaître. C’est comme ça que je me suis raconté chaque jour, pendant des semaines, la noyade de Brian Jones. Le suicide de Kurt Cobain et d’Elliott Smith. Celui de mon petit frère. Au besoin, je rajoute des détails. J’écris puis je jette ou j’efface.
    Je vais me repaître de ces lèvres. M’en goinfrer jusqu’au dégoût. C’est une méthode quasi-scientifique testée et éprouvée par les nutritionnistes spécialisées dans les compulsions alimentaires. Ils forcent les petites boulimiques à manger tous les jours un peu de Nutella ou n’importe quelle autre cochonnerie du désir pour démystifier la substance magique. A nous deux, la bouche…

    Jeudi
    Je viens de visionner 17 clips où l’on voit les lèvres et leur propriétaire. En règle générale, les clips ont une sale tendance à m’hypnotiser. Gamine, déjà, les publicités avaient cet effet-là. J’en connaissais chaque détail en deux visionnages maxi : costumes, décors, couleur de cheveux de la ménagère qui avait la bonne lessive ou le mauvais détergent. Sont ensuite venus les clips, les publicités pour les singles. Et j’ai retrouvé ce plaisir béat à absorber en vrac des détails inutiles, à nourrir mon petit cerveau de trivia sans intérêt.
    Je connais par cœur des centaines de clips. Je suis MTVette à moi seule.
    Et les 17 clips que je viens de m’envoyer à la chaîne, je peux les réciter à l’envers.
    Tiens, j’en serai presque dégoûtée. Je vais me coucher, sachant que pendant deux heures au moins, ces images vont se télescoper dans ma tête alors qu’enfouie intégralement sous la couette, je tenterai de faire le vide.

    Samedi
    La tactique du dégoût n’a pas fonctionné. Je devrais le savoir : ce n’est pas parce que je collectionne les cuites que j’ai arrêté de boire.
    Les lèvres ne m’ont que modérément effleuré l’esprit hier. Puis ce matin, avant même de prendre un café, elles étaient à nouveau là, au premier plan de mes pensées. Maintenant, j’imagine leur texture. Leur souplesse. Elles sont forcément douces et tendres, fermes, bien lisses. Un mélange de cul de bébé et de couvercle d’iBook tout neuf que rien n’a encore rayé. Je plains celui qui n’a jamais eu envie de caresser un iBook. Il ne sait pas ce qu’il rate côté sensualité.
    Ça ne s’arrange pas. Il faut prendre des mesures. Avant le café et la douche, j’ai donc convoqué l’ami Google pour qu’il me file un coup de main. J’entre le nom du propriétaire de la bouche dans le browser, je spécifie que je ne veux que les images.
    9 000 réponses, me répond Google avec un air satisfait, genre « ça devrait suffire pour aujourd’hui, non ? »
    Évidemment. Je vais me faire un petit Warhol de lèvres. Choisir les meilleures, les assembler, imprimer tout ça et hop. Fini la fixette. Quand j’aurais cette bouche sous le nez 24 heures sur 24, je devrais me calmer.

    Lundi
    Il y en a partout. Et l’effet s’estompe. Très vite. J’ai photocopié mon collage de bouches à une centaine d’exemplaires, j’en ai placardé dans tout l’appartement, jusque dans les toilettes et la salle de bains. Au début, saisie par l’absurdité de la situation, je me suis dis que là, c’était bon, j’étais passé de l’autre côté et que si je continuais, je ferai des collages à Sainte Anne, avec un kimono à longues manches. Ma prise de conscience n’a pas duré. Comme ce jour où j’ai réalisé que je pouvais siphonner deux fois plus de gin que n’importe quel de mes copains et envisagé dans la foulée de me sevrer. Passée l’horreur du constat, je me suis fait une raison et ajouté cette particularité à la liste de mes petites excentricités.
    Bonjour, je m’appelle Violet, je suis journaliste, je peux boire plus de gin que vous et je suis obsédée par une bouche. A part ça, tout baigne.

    Mercredi
    Je tiens à préciser que je ne suis pas du tout comme ça en général. Je ne fantasme pas plus que de raison sur la première pop star venue, loin de là. D’ailleurs, je me fiche pas mal de la pop star qu’il y a autour de cette bouche. Je serai incapable de dire si j’aime vraiment ce qu’il chante. Quand je l’écoute en faisant abstraction de ce qui m’intéresse chez lui, je trouve même ça plutôt indifférent. Du rock’n’roll générique, élevé en batterie, avec le bon riff là où il faut, des woo-hoo au refrain, des petits cris de vierge effarouchée çà et là, histoire de dire, je ne suis pas celui que vous croyez, ne me prenez pas que pour un objet sexuel, enfin bon, un peu quand même merci, des paroles d’une crétinerie juste moyenne, donc décevante, des sous-entendus plutôt sous qu’entendus, bref, rien de transcendant.
    Non, je fais rarement des fixettes comme celle-ci. J’ai dû péter un câble quelque part. Je dois être fatiguée. Je sors trop, je bois trop, je bosse trop. Je sens qu’en ce moment, tout m’échappe. Là, par exemple, je ne sais plus trop comment me vider la tête, en faire sortir cette bouche qui m’empêche de dormir. Aller voir un psy ? Hum, pas évident de lui exposer mon problème sans qu’il ne m’expédie chez les hommes en blanc. En parler à une amie ? Je n’ai pas l’habitude de déballer mes misères. J’ai suffisamment bavé contre la télé-réalité et ses vidanges de grands sentiments en direct pour avouer que j’ai mal à la tête, alors raconter un truc aussi invraisemblable, ça tient du suicide social.

    Jeudi
    J’ai trouvé une solution. LA solution, devrais-je dire. Dommage qu’il faille en passer par l’impensable. C’est-à-dire rester assez longtemps en présence de Miss Starfucker (un pseudo, j’espère pour elle) pour lui donner son ordre de mission et ce sans m’énerver, sans avoir des envies d’éteindre ma cigarette sur son 95 D qui déborde invariablement de ses bustiers. Pas évident. Miss Starfucker se prend pour une groupie des années 70, n’a pas encore réalisé que nous sommes au 21e siècle et que rêver de rencontrer des bites célèbres n’est pas une ambition très valorisante. Miss Starfucker appartient à cette race de filles dont les seins se sont développés plus vite que les neurones. Miss Starfucker passe ses soirées à hanter tous les lieux où elle est susceptible de rencontrer des rock stars, à parlementer avec des roadies, des managers et des gardes du corps afin d’entrer backstage ou dans la suite royale. Miss Starfucker dépense une énergie hors du commun pour se faire traiter comme un bout de barbaque par des enfants gâtés capricieux qui ont oublié leur top model-poupée gonflable à la maison en partant en tournée. Et comme elle a buggé en lisant les mémoires de je-ne-sais-quelle-groupie, elle fait des moulages anatomiques après avoir servi. J’aimerais voir ses étagères et le dessus de sa cheminée.
    Inutile de préciser que je n’ai jamais pu avoir une conversation normale avec elle. Nous n’habitons pas sur la même planète. Je la prends pour une bimbo pathétique. Elle me prend pour une conne et une snob.
    Ce soir, pourtant, je la localise dans le bar d’un hôtel où doit traîner une pop star anglaise plate de la fesse qu’elle n’a pas encore à son palmarès. Pour l’amadouer, je lui paye un verre. Je feins d’écouter sa dernière aventure. Puis j’entre dans le vif du sujet. Sa mission, qu’elle acceptera forcément, consistera à mouler LA bouche.
    Miss Starfucker me regarde et je la sens à la limite de l’incrédulité. Ça ginginte, là-haut. Elle jubile dans le fond. Comme si elle m’avait refilé son sale virus. Je ne m’attarde pas. J’ai peur qu’à la longue, elle me considère presque comme une égale.

    Samedi
    D’accord, je n’ai jamais tenu Miss Starfucker en très haute estime, mais là, je dois reconnaître qu’elle a assuré. Elle vient de m’apporter le moulage.
    D’accord, l’objet en question ressemble un peu à ce que je faisais avec les kits Mako quand j’étais jeune, innocente et que je ne fantasmais pas sur des bouches inconnues, mais je suis sûre que d’ici ou une deux semaines, je serai guérie grâce à ce gri-gri de plâtre.

    Dimanche
    Ça fait drôle de se dire que ce plâtre a touché sa bouche.

    Mardi
    Je ne sais plus si j’ai voulu ce moulage pour me débarrasser de mon obsession ou l’envenimer. Pour l’instant, le résultat n’est pas concluant du tout. Je me demande si je ne vais pas demander à un copain artiste de réaliser un moulage en latex qui serait plus réaliste.

    Vendredi
    Même en latex, en résine ou en n’importe quoi d’aussi proche de la réalité que possible, ce moulage-là ne sera jamais ce que je désire vraiment.

    Samedi
    Je sais ce que je désire vraiment. Ce n’est pas très raisonnable. Ni très accessible. Mais qui prétend qu’assouvir ses fantasmes est une partie de plaisir ?

    Dimanche
    Grâce aux précieuses informations de Miss Starfucker, je sais où traîne le propriétaire des lèvres quand il n’exerce pas sa profession de rock star. Je m’y rends. L’air de rien. Dopée au gin pour tenir le choc quand je l’aborderai. Mon plan est simple. Boire avec lui, le ramener à la maison lorsqu’il sera trop bourré pour réaliser que suivre la première venue n’est pas la meilleure idée du monde.
    Les femmes tiennent moins bien l’alcool que les hommes à cause d’une masse graisseuse plus importante. Le jour où j’ai eu connaissance de cette information précieuse, je me suis débarrassée de tout ce gras traître. Qui a dit que boire était complètement mauvais pour la santé ? Ce soir, grâce à ma préparation physique, je vais embarquer les lèvres à la maison.
    Les lèvres et leur propriétaire ne sont pas farouches. Quelques verres et hop, les voilà qui sautent dans un taxi en ma compagnie.

    Dimanche
    Le propriétaire des lèvres n’a pas vraiment paru surpris en se réveillant menotté. En revanche, il a halluciné en constatant qu’il avait dormi tout habillé. Il a voulu savoir ce que nous avions fait ensemble. « Rien, » ai-je répondu. C’est la plus stricte vérité. Je lui dois bien ça.
    Je ne les ai même pas embrassées. A quoi bon ? Je sais que ça ne me suffira pas.

    Lundi
    Rien ne me suffira jamais. J’en ai bien peur. Le visuel, le contact, le toucher. Pas suffisant. Vivre éternellement avec elles ? Non plus. Pas assez intense, pas assez fort. Et puis, il faudrait que je me coltine leur propriétaire. Alors que c’est elles et elles seule que je veux. Pour moi.
    Elles sont toujours là, avec lui, bien sûr. Qui s’impatiente parfois quand il revient à lui entre deux cocktails somnifères-alcool. C’est une petite nature.
    Je crois que je sais ce dont j’ai envie. C’est encore plus déraisonnable que toutes ces choses déraisonnables que j’enchaîne depuis quelques jours. Mais c’est la seule porte de sortie envisageable. Je ne peux plus laisser ces lèvres sortir de ma vie. Déjà que lorsqu’elles sont là, le vide, le manque ne sont qu’à moitié comblées…

    Mardi
    Le résultat n’est pas beau à voir. Tiens, si j’entrais dans ma salle de bains à ce moment-là et que je n’étais pas prévenue, je vomirai.
    Il y a du sang partout. Je ne suis pas très douée en travaux manuels. Je manie mal le coupe-chou.
    Je crois que le propriétaire des lèvres ne reviendra jamais à lui. Et c’est aussi bien. Il n’apprécierait pas beaucoup de se voir dans cet état-là, sans elles au milieu de la figure.
    Je vais les dévorer. Pour les avoir toujours avec moi.

    Mercredi
    Déjà entendu parler d’une végétarienne devenue cannibale ? Vous pourrez répondre oui, désormais. Entre nous, l’expérience a été abominable. Bien moins jouissive que je me l’étais imaginée. Mon corps a essayé de se révolter à plusieurs reprises. Mon estomac a voulu faire la grève. Mes dents elles-mêmes n’ont rien voulu savoir. J’ai avalé ses lèvres sans mâcher.
    Je me sens carrément mal.
    Ce n’est pas psychosomatique. Je tremble. J’ai de la fièvre.
    Je suis allée vérifier sur Internet ce que je soupçonnais. Ce salaud-là n’était qu’un tricheur. Ses lèvres ? De la gonflette esthétique. Collagène ou une autre merdouille synthétique qui est en train de m’empoisonner. Peut-être un de ces produits expérimentaux achetés au Brésil, le pays des cobayes du bistouri.
    Je suis en train de m’empoisonner à petit feu. Je n’ai pas le choix… Je ne peux pas les perdre.
    J’ai posé la tête sur le carrelage de la salle de bains. Dès que je ferme les yeux, je les vois. Elles s’approchent, se penchent vers moi, s’entrouvent.

    Je crois qu’elles viennent de m’avaler.


  9. I’m not there

    juin 11, 2014 by Isabelle Chelley

    Un jour j’ai sorti un livre. Ce n’était pas le premier, mais j’y croyais un peu. Mon attachée de presse a été remerciée par la maison d’édition à peine un mois après, alors qu’elle faisait de l’excellent boulot. Le livre n’a eu quasiment aucune promo et est vite tombé aux oubliettes, malgré mes efforts. Je comptais dessus pour me sortir des galères des piges aléatoires, j’espérais décrocher un boulot correctement payé (oui, je suis une sale matérialiste, j’ai tendance à aimer recevoir des sous en échange de mon travail). Mais rien. Rien du tout. Six mois de boulot à la poubelle, en gros.

    Je me suis promis ce jour là que ce serait le dernier livre que j’écrirai. Jusqu’ici j’ai tenu ma promesse. Je me suis d’abord privée de mon activité favorite. Puis l’inspiration m’a désertée. Ou le goût d’écrire, je ne sais. J’écrivais tous les jours, de façon quasi compulsive depuis mes onze ans. Ça laisse un gros vide à combler. Je l’ignore comme je peux… Je suis très douée pour ignorer.

    Mais plus jamais je ne veux me remanger un échec comme celui-là. Mon reste d’amour propre et mon ego stupidement démesuré par rapport à mes compétences ne le supporteraient pas. J’ai participé depuis à des projets collectifs, je veux bien donner un coup de main, passer les plats, collaborer, mais c’est le maximum. Au-delà de cette limite, je prends la fuite.

    Depuis, je vois passer les bouquins des autres avec envie, c’est d’autant plus dur que je suis entourée de gens créatifs… De mon côté, je me suis persuadée que je ne suis pas créative. Une bonne exécutante, oui. Douée pour traduire les mots des autres, aussi. Pas pour écrire les miens. Je ne considère pas que mes articles soient de la création. Je retranscris ce qu’on me raconte, j’écoute, j’essaie de poser les bonnes questions, j’ajoute un peu de perspective. Mais je ne crée rien du tout.

    Oui, je sais, c’est paradoxal, vaguement débile et nombriliste d’écrire qu’on n’écrit plus. Je ne le fais pas pour qu’on me supplie de ne pas renoncer. Je n’ai jamais été du genre à annoncer que j’arrêtais tout avant de le faire, à partir en claquant la porte dans de grands effets de fumée sortant par les oreilles. Je suis déjà partie en fait et personne ne m’a vue sortir.

    C’est rare que j’écrive quelque chose d’aussi intime. Promis, je ne recommencerai plus.


  10. Last night a DJ…

    mai 6, 2014 by Isabelle Chelley

    dj kitty3

    Ceux qui me connaissent dans la vraie vie savent que je suis non-violente. Opposée à la peine de mort. Anti-fourrure, corrida et élevage industriel. Végétarienne. Je suis râleuse, négative, froide, névrosée, oui. Violente non, tant qu’on me fiche la paix. N’empêche qu’hier, j’ai failli tuer un DJ. Quoi qu’en disent ceux qui ont subi les éléments les moins glorieux de la profession lors de mariages et autres réjouissances, tuer un DJ, même le plus mauvais de tous, est un crime. Il serait même passible de prison. Heureusement que je ne sors jamais avec une machette au fond de mon sac. À cette heure, je devrais expliquer à Good Cop et Bad Cop que la victime a réveillé en moi un souvenir pénible.

    Revenons sur les faits. Hier, je suis allée voir Damon Albarn à l’Alhambra. En prenant soin de ne pas arriver trop tôt, puisque le billet avertissait d’un DJ set de Rémi Kabaka. Ok, le gars a déjà travaillé avec Damon Albarn. C’était lui, Russell, le batteur balèse de Gorillaz, le meilleur groupe virtuel de tous les temps. Mais derrière des platines, l’individu le plus talentueux qui soit peut se muer en atroce pète-rouleaux.

    A peine installée dans la mezzanine, j’ai senti que Rémi et moi n’allions pas être potes. Loin de sa batterie, ce garçon est dangereux. Il aime les gros beats. Répétitifs. Lancinants. Les bidouillages abstraits qui provoquent un triple orgasme chez ses confrères DJ, mais qui me laisse, moi, bête amoureuse de mélodies, indifférente, agacée, puis enragée. Je n’ai rien contre les DJ, j’en connais de très bien, je vous assure. Je n’ai rien non plus contre la musique électronique. Mon cerveau n’a juste pas été programmé pour apprécier des beats en boucles et des samples sans queue ni tête.

    Me voilà donc condamnée à subir ce tortionnaire des platines. Si je me lève, comme je ne suis pas accompagnée, on va me piquer ma place, c’est sûr, j’en vois déjà qui louchent dessus. Comme il n’y a pas de réseau, je ne peux pas m’épancher sur les réseaux sociaux (faisant habilement savoir que tralala, je vais voir Damon Albarn après, lalalalère !). Je réalise que je n’ai pas installé Candy Crush ou n’importe quel autre match 3 addictif sur mon nouvel iPhone (oui, j’ai parfois de gros soucis de bobo-enfant-gâtée). Je regarde l’heure. Cinq minutes se sont écoulées depuis que j’ai posé mon séant sur ce fauteuil. Je fouille dans mon sac. Rien qui ne puisse me permettre d’abréger le supplice. Pas même une pince à épiler que je pourrais brandir en hurlant : “Rémi, lâche ces platines, sinon je te bousille sévèrement le sourcil droit !”

    Soudain, violent choc intérieur. C’est le retour du refoulé. Je me revois, il y a quelques années aux Nuits Sonores à Lyon, missionnée par un quotidien pour lequel j’écrivais. Je devais passer la nuit dans une usine désaffectée où Jeff Mills et quelques autres mixaient. J’y étais allée avec l’enthousiasme de Dora l’exploratrice partant à l’aventure, décidée à vivre ça comme une expérience que je ne referais jamais. Effectivement. Un pied dans l’usine et j’ai eu le sentiment d’être dans un enfer taillé sur mesure pour moi. La poussière, accumulée depuis un quart de siècle au minimum, m’a attaquée, me condamnant à ne plus quitter mes Wayfarer, sous peine d’exhiber des yeux de grenouille albinos. Les WC débordaient, à moins que le raveur moyen ne se soulage en dansant. Et surtout, le bar ne servait pas d’alcool. Sous le prétexte douteux que le raveur préfère les energy drinks pour tenir toute la nuit. J’ai bu des choses étranges au cours de ma vie, y compris du vinaigre blanc et du produit vaisselle (pas volontairement, je précise), mais rien de pire qu’un Pepsi Black, mélange de Pepsi et de café, sentant la chaussette humide.

    Évidemment, cette scène apocalyptique était baignée de pulsations sonores faisant vibrer le sol et de strobes à tuer une colonie d’épileptiques. Cette nuit-là, j’ai eu envie de tuer des DJ. D’autant qu’eux, ces pignoufs, avaient l’air de s’éclater comme des petits fous, affichant la mine ravie du clebs venant de se branler sur ta jambe quand ils relevaient le museau de leur console. Le temps semblait ne pas s’écouler. J’avais soif, j’étais cernée d’une nuée de zombies puant la sueur et le faux Red Bull. Lorsque la première navette vers le centre ville est arrivée, j’ai bondi dedans, préférant poireauter une heure dans une gare déserte plutôt que de moisir dans cet enfer. De retour à Paris, j’ai juré de ne plus jamais, jamais, jamais m’y laisser reprendre. Et j’ai enfoui ce souvenir dans ma mémoire. Jusqu’à hier.

    Non, tu n’es pas revenue à Lyon, me disais-je. Bientôt, le méchant monsieur va lâcher ses platines et le gentil Damon va venir. La vision de Marianne Faithfull, se glissant à sa place, deux rangs devant moi, m’a tirée du cauchemar. J’étais bien à Paris. Que foutrait la divine Marianne à une rave, hein ? J’ai entendu des applaudissements saluant la fin du set de mon némésis. Était-ce du soulagement ? De la politesse ? M’en fous. Dix minutes plus tard, Damon Albarn est arrivé. Et au bout d’une 1h45 de concert, si on m’avait proposé de le revoir le lendemain, à condition de me beurrer à nouveau DJ Casse-Bonbecs, j’aurais dit oui.

    En apportant un flingue ou un piège à ours, quand même, au cas où…