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  1. Interviews, traduction

    avril 23, 2015 by Isabelle Chelley

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    Cette superbe illustration est signée de ma personne (vous aurez reconnu mon goût de myope pour la photo semi-floue). Merci encore à Philippe Massoni qui m’a offert le Playmobil Elvis !

    Je vais devoir faire une révélation qui risque d’ébranler les plus naïfs d’entre vous. En interview, l’Artiste n’est pas toujours sincère. Surtout face à un(e) journaliste. Il ne ment pas, attention… Il se contente d’enrober la vérité d’un délicat vernis qui la rend plus plaisante à lire.
    L’Artiste américain, l’acteur en particulier, est passé maître dans l’art de la communication, de la belle déclaration ronflante où les termes inspirant, collaboration enrichissante, admiration réciproque et travail d’équipe reviennent en boucle. Le rock conserve quelques grandes gueules pour balancer des vérités qui font mal (et d’énormes conneries aussi), mais l’espèce est en voie de disparition… Et si l’Homo Rockn’n’rollus est moins lisse que son homologue cinématographique, il lui arrive de pratiquer une gentille langue de contreplaqué que je vais me faire un plaisir de vous traduire ici.

    Je suis perfectionniste : Tu vois Hitler sous cocaïne en plein délire control-freak ? Eh bien comparé à moi quand je bosse, c’est un type plutôt détendu du string. Je peux refaire 200 fois la même prise en studio et je trépigne de rage en maudissant l’ingé son sur 18 générations tant qu’on n’en fait pas une 201e. Pendant le sound-check, je suis une grosse diva capricieuse et je fais même chialer le gros roadie tatoué qui décapsule ses bières avec les dents.

    C’est l’album de la maturité : Après cinq ans non-stop à picoler comme des gorets en studio et en tournée, à se réveiller baignant dans notre vomi ou celui de gens dont on ne se souvient plus du prénom, à faire des bébés à des groupies qui n’avaient pas l’air si mineures que ça, on a décidé de se calmer pour amortir le passage en rehab et la greffe de foie et de cloison nasale.

    On a fait un break : Tu as déjà passé des mois à tourner dans le même bus que trois autres glandus ? On ne s’était pas aperçus des non-dits accumulés entre nous et du besoin de mettre des distances, jusqu’au jour j’ai attaqué le batteur à coup d’extincteur parce qu’il faisait trop de bruit en respirant.

    Ce break nous a rendu plus forts : On arrive à rester dans la même pièce dix minutes d’affilée, sans en venir aux mains.

    On est très instinctifs : On est de très gros branleurs. En vrai, on préfère fumer des joints et boire des bières plutôt que de s’enfermer en studio pour bosser. Du coup, on fait tout en une prise, puisqu’au final, vous écouterez le disque en MP3 avec un son dégueulasse, alors pourquoi se prendre le chou, hein ?

    On se fout de notre image : Chaque matin, on passe une heure à choisir notre jeans pourri et à se décoiffer les cheveux. On fait vieillir nos Converses aux pieds des roadies. L’autre jour, je me suis rasé de près par erreur, du coup, je ne suis pas sorti de chez moi pendant trois jours…

    On a quitté le label en bons termes : On a saccagé le bureau du directeur artistique, menacé de mettre le feu aux locaux, déposé une tête de cheval mort sur l’oreiller du big boss. Pour le procès, on va plaider la perte de jugement temporaire…

    Le groupe est une démocratie : Une démocratie au sens coréen du nord, bien sûr.

    La collaboration géniale par internet : J’aurais vendu ma petite sœur pour être ne serait-ce qu’une demi-journée dans le même studio que mon héros venu poser une voix sur un morceau. Mais apparemment, il m’a pris au sérieux quand j’ai dit en interview que si je le rencontrais, je me frotterais sur sa jambe comme un clebs en chaleur…

    Je n’accorde aucune importance aux prix : J’ai le nom de tous ceux qui ont eu à ma place le Grammy Award, le Mercury Prize, le Brit Award et le prix du mec le plus sexy avec une barbe géante et un jeans retroussé sur les chevilles. Et eux, si je les croise, je les tape.

    Je me suis fait plaisir avec cet album : Au moins, il y en aura un à qui mes morceaux archi-complaisants et mal foutus plairont. C’est déjà ça.

    Mes paroles ne sont pas du tout perso : La chanson « Amy is a dirty bitch because she dumped me for another pop-star » par exemple, n’est pas du autobiographique. Mon ex, cette salope qui m’a quitté pour un chanteur pop de merde, s’appelait Ally… Je ne vois pas pourquoi les journalistes se font des films. L’inspiration, je la trouve partout, pas juste dans ma vie. Et si l’album s’intitule « My Life », c’est juste vachement ironique. Et vous tombez tous dans le panneau.

    Ce groupe ? Jamais entendu, ils n’ont pas pu m’influencer : J’ai tous leurs albums. Et les pirates. Et les rééditions sud-américaines, japonaises, congolaises et inuit de tous leurs disques.

    Je ne suis rien sans mes fans, j’ai un rapport privilégié avec eux : J’adore quand ils likent mes photos sur Instagram et mes statuts Facebook. Et je charge personnellement notre attachée de presse de répondre aux relous qui veulent discuter…

    Je ne lis jamais les critiques, même les bonnes : Là, deux traductions sont envisageables. 1) L’Artiste est vraiment sensible, limite écorché vif qu’on aurait plongé dans un bain d’alcool à 90° et de sel : oui, même les compliments, je les prends mal, parce que je me demande si j’en suis digne au fond. Et puis, les critiques ne comprennent pas vraiment mon Art, ils ne voient pas que je tente de m’élever vers le sublime, ils se contentent de me comparer aux Beatles… 2) L’Artiste nous prend pour un jambon : J’ai des alertes Google avec des mots-clés portant sur moi, comme ça, je lis tout. Y compris les tweets sur moi. Je sais qu’en 2009, tu as émis une vague réserve sur mon premier album et ça, je ne l’ai pas oublié…


  2. Un peu de fiction…

    mars 13, 2015 by Isabelle Chelley

    J’ai écrit ça il y a trois ans… Je n’ai jamais cherché à faire publier cette nouvelle-là. Trop près de l’os, sûrement… Je ne sais même pas pourquoi je la poste ici, sans doute juste parce que je n’ai rien mis sur ce blog depuis des plombes et que j’ai douze articles que je pourrais finir si je voulais, mais…

    C’est un de ces jours où le voile du temps s’est effiloché. Un de ces matins où j’ai l’occasion de faire un tour ailleurs, dans le passé, voir si c’était vraiment mieux avant (en fait, non, pas tant que ça). Je connais les règles du jeu : impossible de modifier le présent, je n’empêche pas les morts, les suicides et les catastrophes naturelles. Je ne sauve pas le monde, j’ai d’autres trucs plus futiles à faire. Je me balade en témoin, j’observe, je fais la touriste, je planque mon téléphone et si je prends des photos, c’est en douce. Dommage quand je me retrouve à la Cavern devant des jeunes Beatles, que j’assiste au dernier concert de Ziggy Stardust ou au défilé où Mary Quant a lancé la minijupe. Parfois je ramène un souvenir, rien d’extraordinaire, juste une bricole par-ci, par-là… Je pourrais sans doute me confronter à d’autres instants que les épisodes qui m’ont marquée à l’adolescence quand je me suis immergée dans l’histoire de la pop, du rock, bouffé des kilos de livres sur le Swingin’ London et le reste. Je suppose que je pourrais aller voir l’assassinat de Kennedy ou n’importe quel événement historique, mais bizarrement quand je m’immisce dans la petite déchirure de ce voile, je me retrouve toujours dans de petits grands moments de pop culture. Même lorsque je vis des instants d’exception, la superficialité me colle à la peau. Il ne faut pas lutter contre la malédiction.

    J’ai posé la main sur le mur de ma chambre, toujours au même endroit. Non, il n’y a pas de lumière aveuglante qui irradie de cette drôle de faille. Mais en regardant bien le long de la craquelure qui zèbre le mur, on distingue une sorte de flou, comme l’air chaud qui tremble dans un désert. Et sans que je comprenne comment, je me suis retrouvée ailleurs.

    Enfin, pas vraiment. Cette rue-là, moche, sans âme, avec ses petits commerces, ses jardinières en béton rosé garnies de géranium, ses lampadaires pseudo-rétro et ses pavés autobloquants dessinant un puzzle crème et beige, c’était celle qui menait chez moi. Enfin, avant que mes parents ne revendent la maison. Je n’aimais pas particulièrement cette banlieue moyenne, ses habitants, son ennui tellement cliché qu’il ne mérite pas d’être mentionné. Mais la maison, c’était autre chose. Elle était mitoyenne de celle de mon grand-père où je passais mes journées. Parce que comme chez tous les grands-parents, il y avait de quoi fouiner, des vieux magazines vestiges des années soixante et au-delà, des catalogues remplis de looks exotiques quand on a grandi dans ces eighties oubliées par le bon goût, des photos, des objets et des strates de souvenirs accumulés. Rien de foufou, juste de quoi stimuler mon imagination de gamine qui n’en avait pas besoin, me pousser à nourrir une fascination pour un passé idéal et composite que je me suis fabriqué avec des éléments recombinés à ma sauce.

    Et puis surtout, il y avait mon grand-père. Mon héros. J’étais sa chérie, je le lui rendais bien. C’était le plus beau, le plus élégant, le plus drôle, le plus brillant. Toute personne pensant le contraire avait droit à une place de choix sur ma liste noire. Il me gâtait trop, je lui en demandais toujours plus et il ne reculait devant rien pour me combler. À l’adolescence j’ai eu peur de le décevoir, je ne voulais pas grandir, pas le quitter, pas devenir une femme… J’ai parfois eu l’impression de le peiner en gagnant mon indépendance, même s’il prétendait que ça lui faisait plaisir de me voir prendre mon envol. Au fond, il n’avait pas plus envie que moi d’arrêter nos sorties en duo, nos explorations de musées, nos moments de connerie où on se foutait des gens autour de nous, en sachant très bien qu’aucun d’entre eux n’oserait râler contre ce monsieur élégant et sa petite fille modèle.
    Pourtant, il a bien fallu en passer par là. Que la petite princesse à son papy devienne la petite garce en minishort qui allume tout ce qui respire avec ses guiboles éternellement pas finies flottant dans ses bottes. À l’inverse de mes parents, il n’a rien dit sur mon premier tatouage, ni jugé mes choix de carrière bizarres. Il savait qu’entre deux interviews de rock-stars je prenais toujours deux minutes pour passer le voir ; qu’il m’avait transmis ce don d’obtenir ce que je voulais en jonglant entre politesse nickel et caprices de pourrie gâtée, que sous mes airs de bad girl évaporée, je n’étais ni stupide, ni superficielle… Juste mal dans ma peau, coincée pour l’éternité dans la peau d’une pré-ado, terrifiée à l’idée de vieillir. Il continuait à tout me passer, riait quand je disais préférer mon chihuahua à un éventuel bébé, même si au fond, je sentais qu’il aurait préféré que je me range. Que je tienne les promesses de l’enfance.

    En jetant un œil aux boutiques, j’ai évalué la période où j’avais dû débarquer. 1992 ou 93 à en juger par la mode, l’esthétique eighties mal digérée. Le moment ou mon grand-père était tombé malade. Et où lâchement, j’avais commencé à moins le voir, parce que je ne supportais pas que mon héros soit rattrapé par son corps, marche avec une canne, trébuche, tombe et s’écorche les mains et les genoux comme un gosse. À chaque fois que je l’aidais à se relever, je sentais son malaise, sa tristesse, cet air de dire, j’en suis arrivé là…
    Quand il s’est mis à vraiment décliner, j’ai repris mes habitudes, je suis retournée le voir plus souvent. Mais au fond, j’avais l’impression que c’était trop tard. Qu’il savait que je savais qu’il était sur le départ et ne voulais pas voir ça.

    En remontant la rue jusqu’à sa maison, j’ai répété dans ma tête les phrases que je n’avais jamais pu lui dire, parce qu’elles m’étaient venues après. J’allais enfin lui expliquer, même si j’y laissais au passage mon eyeliner et mon mascara façon panda en larmes, que je n’avais pas voulu lui faire du mal, qu’il était mon héros et que les héros ne déclinent pas. Lui déballer mes regrets, mes remords, tout ce qui me rongeait depuis trop longtemps, me pesait sur le cœur au point qu’une fois par semaine au moins, je prenais mon téléphone, composait automatiquement son numéro et qu’au moment d’appeler, je me souvenais soudain qu’il était trop tard.

    On m’avait redonné une chance de rectifier une erreur, je n’allais pas la laisser passer. Tout irait mieux ensuite, comme dans ces films maladroits des fifties où l’héroïne se souvient d’un incident marquant devant son psy et que, par miracle, elle guérit de sa pelletée de névroses.

    Je suis passée devant la maison de mes parents. Au boulot sûrement, vu l’heure. J’ai mis la main dans ma poche. J’avais les clés de chez eux. Mon vieux trousseau. Avec le porte-clés ramené de Londres, l’éclair rouge et bleu émaillé d’Aladdin Sane. J’ai poussé la porte, hésité avant d’entrer. J’ai remonté le couloir jusqu’à l’escalier menant à ma chambre au premier étage. Pas envie de visiter le reste. Je savais ce que j’allais trouver. Cette maison-là, je la hantais régulièrement la nuit. Je fais des rêves d’un réalisme frôlant le stupide. C’est le seul domaine où l’imagination me déserte.
    Ma chambre, c’était autre chose. Je l’avais tellement chamboulée, décorée, redécorée au fil des mes engouements que je n’étais plus sûre de son aspect. Les images s’étaient superposées dans ma mémoire. Je me suis revue en train de faire ce collage placardé sur ma porte. Twiggy, Mary Quant, les Beatles, un jeune Brian Jones boudeur, des photos de mannequins sixties en minijupe en train de chahuter et de prendre des poses impossibles. Mon hommage au Swingin’ London, la période où j’aurais rêvé de vivre. J’ai entrebâillé la porte, passé une tête. Les rideaux et la moquette noirs, les piles de livres, les vinyles chinés dans des brocantes, le mur consacré à Bowie sous tous ses angles, celui rendant hommage aux rock-stars secondaires dans mon panthéon personnel. Tout était là. J’ai tourné les talons sans entrer. J’avais plus sérieux en tête que de revisiter mon petit musée personnel. Dommage que le jour où je grattais sous la surface, personne ne soit là pour le voir.

    Mon grand-père n’a pas semblé plus surpris que ça que je sonne à sa porte. Pas plus que moi quand il m’a ouvert. Je l’ai embrassé, retrouvé l’odeur de son eau de Cologne un peu désuète, imprimée dans mes narines. Et comme dans mes souvenirs, la peau de ses joues est douce, rasée de très près, ses cheveux blancs impeccables, encore abondants. Je regarde ses mains. Elles ont commencé à se tacher. Pas de doute. Bientôt, il sera de plus en plus vulnérable. Le colosse d’1,80 mètre va se voûter, imperceptiblement au début, puis marcher en traînant un peu les pieds. Il va troquer ses costumes contre des tenues de papy, des pantalons confortables et des gilets moches mais bien chauds, des horreurs qu’il n’aurait pas approchées quelques mois plus tôt.

    « Tu as vu ? Je suis revenue… Mais je ne peux pas rester, il va falloir que je reparte, que je te laisse… »
    Mon grand-père sourit. Il a le regard triste, presque humide.
    « Je sais ce qui va se passer après. Je n’ai pas le beau rôle. C’est juste que… C’est juste que… »
    Bordel, ces belles phrases, préparées avec plus de soin que n’importe lequel de mes articles, me restent bloquées en travers de la gorge. Il faudrait peut-être que je boive quelque chose, mais pour une fois, je veux rester lucide.
    « Pour l’instant, tu es encore en forme… mais tu sais que ça ne va pas durer. Un jour, tu vas décliner et ça, comme une petite conne égoïste, je ne l’ai pas supporté. »
    Je sens la débandade côté mascara. Je serre la main de mon grand-père, j’ai peur qu’il m’échappe avant que j’ai fini de vider mon sac, de me colleter avec ma lâcheté.
    « Alors je t’ai évité. Parce que c’était trop dur. Pas parce que je ne t’aimais plus, hein… Tu le sais… »
    Mon grand-père hoche la tête.
    « Mais le pire… Le pire, c’est qu’un jour, on m’a appelé pour me dire que… que c’était la fin. Et je bossais ce jour-là. »
    Oui, sale petite conne égoïste, tu as préféré travailler parce que sous tes airs de t’en foutre, tu es bouffée par l’ambition, par le besoin de prouver à tes collègues que tu es meilleure qu’eux, que tu peux en faire plus. Tant pis si au passage tu n’es pas là pour tenir la main de ton grand-père, si pour te rassurer, tu te dis qu’il n’avait plus sa tête, que tout le monde t’a affirmé qu’avant de s’éteindre, il a parlé de toi, a dit que tu étais près de lui et qu’ils ne l’en ont pas dissuadé. Ça ne t’a jamais suffi de savoir ça. Au contraire, c’est encore pire, cet épisode te ronge depuis. Tu as planté ton grand-père, tu lui as posé le lapin ultime et lui, il a fait comme si tu étais là, pour se rassurer sans doute…
    « Si je pouvais revenir en arrière, je serai là quand tu partiras… » Oui, côté concordance des temps, on s’embrouille un peu, mais on se comprend. Mon grand-père a l’air de plus en plus triste. Il ouvre enfin la bouche et je ne prête pas tout de suite attention à ce qu’il dit. J’écoute sa voix. Je croyais l’avoir oubliée. N’importe quoi. Je m’en souviens parfaitement.
    « … Tu étais là, tu sais. Tu étais là. »
    Non, pas encore ce mensonge destiné à calmer ma culpabilité. J’ai envie que pour une fois, mon grand-père cesse d’être indulgent, de tout me passer, y compris le pire, me balance mes quatre vérités, me traite comme je le mérite.
    « Non, je n’étais pas là, tu le sais bien. J’étais prise, je travaillais, je me suis dit que tu tiendrais jusqu’au lendemain. Et je ne suis pas venue. Je n’étais pas là, on a dû te dire le contraire et tu n’étais pas trop conscient, mais non, tu vas voir, tu vas partir sans que je sois là.
    – Je sais aussi bien que toi comment ça se passe. C’est ma mort après tout, alors tu permets, je maîtrise le sujet. Et, oui, tu es là. Près de moi. »
    OK. Décidément, il est dit que je ne pourrai jamais régler cette histoire, que je vais traîner mes remords jusqu’à la fin des temps.
    « Tu n’as pas idée de ce que je regrette de ne pas avoir été là.
    – Non, c’est moi qui regrette, répond mon grand-père. Il parle très bas, j’ai du mal à l’entendre.
    – Regretter quoi ? À part de m’avoir pourrie pour tous les autres hommes, je ne vois pas. Je m’en voudrai toujours. Je n’étais pas là. C’est tout.
    – Tu étais là. Tu es venue. Tu m’as pris par la main. Et les regrets, c’est moi qui les ai. »
    L’espace d’un instant, j’ai cru comprendre ce qu’il voulait dire. Le voile du temps. Mes allers et retours dans un certain passé. Ces drôles de rêve très réalistes où je retourne dans la maison de mes parents. Cette impression d’être souvent seule, de ne rien éprouver vraiment, pas même la douleur physique. Tout cela n’avait pas de sens au fond. C’était comme ça depuis quelques années, je ne sais plus combien, je l’acceptais.
    Mon grand-père parlait toujours. J’ai fait un effort pour me concentrer sur ce qu’il disait. Ah oui, lui aussi avait des regrets.
    « …Enfin, regret, ce n’est pas le bon mot. Il n’y a pas eu un jour où je ne m’en suis pas mortellement voulu de t’avoir donné les clés de la voiture ce jour-là… »


  3. Liste à l’index

    août 6, 2014 by Isabelle Chelley

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    Ce matin, ça s’indigne sur Twitter et Facebook. Le NME a publié sa liste des 100 artistes les plus influents et dans le Top 25 ne figurent pas les Beatles, les Stones, Dylan, les Who, etc. Tandis que mes camarades s’organisent pour sauter dans le premier Eurostar, torches et fourches en main, je me creuse les méninges, en quête d’une explication. Les journalistes ont-ils fait ce classement à 4 grammes du matin au pub du coin ? Un correcteur troll aurait-il tout chamboulé avant de guetter les réactions sur les réseaux sociaux, pop-corn à portée de main ? Et pourquoi me suis-je collée ma brosse à mascara dans l’œil droit ? (ça n’a rien à voir, mais c’est désagréable. Autant que de ne pas être dans le Top 25 pour Dylan, sans doute)

    Redoutant le plasticage de ses bureaux, le NME a publié une explica-justification. En gros, la rédac’ ne voulait pas une fois de plus s’incliner devant les mêmes statues du commandeur et s’est demandé ce que les jeunes groupes aujourd’hui écoutaient et émulaient. Ça se tient. Et ça aurait pu couper la chique aux râleurs qui se plaignent que dans la presse rock, on laisse trop de place aux morts et aux momies à guitares. Mais le râleur, n’aimant rien d’autre qu’entretenir son ulcère, s’est empressé de chouiner que hein, bon, faudrait quand même pas manquer de respect aux papys du rock et scier en douce les pieds du déambulateur…

    Ah, au fait, et moi, j’en pense quoi, vous demandez-vous par-delà votre écran ? (Ou pas, c’est votre droit. Mais alors que foutez-vous là ?). Vous allez rire, mais je m’en cogne de cette liste. Je préfère aller regarder une vidéo mignonne d’un chaton jouant avec la queue d’un autre chat.

    Je ne comprends toujours pas l’intérêt des listes, si ce n’est pour remplir des pages de magazines pendant l’été. Ou à la fin de l’année, quand l’actualité musicale frôle le néant. Laissons les classements aux sportifs. On ne peut pas classer de façon satisfaisante des artistes, sauf par ordre alphabétique quand on a une grosse discothèque. Les listes sont par nature subjectives. Il n’existe pas d’algorithme pour déterminer si, oui ou non, “Like A Rolling Stone” est une meilleure chanson que “Waterloo Sunset”, si Nirvana est plus fort que les Beatles ou si Radiohead est plus influent sur les groupes actuels que les Who… Si je vous demande aujourd’hui quelle est votre chanson préférée de tous les temps, je doute que vous me donnerez la même réponse samedi soir, après quelques verres ou lundi matin, quand, frappé de céphalo-rectalée vous irez en zombie au boulot… Je parle en connaissance de cause. Il y a des jours où je bloque totalement sur un artiste, un album, voire un morceau et je n’écoute que ça. En boucle. Deux semaines après, je compulse sur un autre. Ou je n’écoute que des playlists où figurent des dizaines de groupes…

    Le jour où je me présenterai à la présidence, je tiens mon slogan. Moins de listes, plus de playlists. Je préfère qu’on partage avec moi ses morceaux préférés que ses opinions définitives. Qui changeront l’an prochain, au prochain hors-série spécial listes de classements des tops.


  4. Un peu de fiction…

    juillet 9, 2014 by Isabelle Chelley

    En 2007, j’ai participé à la revue Minimum Rock’n’Roll, avec pour thème imposé, lèvres et rock’n’roll. J’ai pondu cette nouvelle en quelques heures, à l’approche de la deadline… Je la remets ici, sans la relire. À l’époque, je n’en étais pas trop mécontente, mais ça ne veut rien dire…

    Lundi
    La scène est insoutenable de miamitude. Miamitude, comme dans « hum, rrrrr, miam miam, mmmmm… »
    Chemise ouverte sur un torse de poulet fluet, peau blanche de bébé albinos élevé au fond d’une grotte. Guiboles fluettes de pré-adolescente anorexique moulées dans un jean skinny tuyotant sur des boots à talons. Bouclettes blond sale qui évitent de croiser le peigne. Yeux géants, cils de bambi, expression pseudo-innocente, genre, je n’ai jamais vu le loup, mais toi peut-être tu pourrais m’initier…
    Il feule et ronronne dans le micro, ondule, ne quitte pas des yeux la caméra.
    Ce type-là est un vrai cliché de rock star. De l’essence de concentré de rocker. Pour atteindre ce niveau-là, je le soupçonne d’avoir passé les 18 premières années de sa vie enfermé dans un bunker à visionner en boucle toutes les images emblématiques de 50 ans de rock’n’roll. Facile puisque la révolution a été télévisée. D’ailleurs, dès qu’il l’ouvre, il débite au kilomètre du solide clicheton 24 carats. Oui, le rock’n’roll, c’est un style de vie, une attitude, la musique n’en est qu’un élément, blah-fucking-blah…
    Ce type-là est un vrai régal pour les rédacs chefs de magazines de rock. A la limite du rêve érotique.

    Et alors ?
    Je m’en contrefous. Parce que lorsqu’il l’ouvre, je n’écoute pas un mot de ce qu’il dit ou chante. Je suis trop occupée à me laisser hypnotiser par l’organe qui lui dévore le bas du visage. Une paire de lèvres moelleuses, toujours un brin humides et brillantes (aurait-il découvert le secret du gloss perpétuel ?). Cette bouche-là est vivante. Elle mériterait d’avoir son propre agent, voire son label rien qu’à elle, une marque de fringues à son nom et sa Rolls avec chauffeur. On ne veut pas commencer à imaginer ce dont elle est capable au lit ou ailleurs.
    Oui, cette bouche-là me fascine, me transforme en petite flaque baveuse. Quand je la fixe, je ne peux plus aligner deux pensées. Voire deux mots.

    Un jour, j’ai interviewé le propriétaire de cette bouche. J’avais au préalable tenté d’expliquer la situation à mon rédac’ chef. « Tu comprends, non, vraiment, pas possible, je ne serai pas à la hauteur, non, je t’assure, pas une bonne idée même si elle vient de toi. » J’y suis allée, la mort dans l’âme, consciente du fiasco qui m’attendait. J’ai fait un détour par le bar, éclusé de quoi assommer un bucheron avant de me lancer.
    Et là, face à cette fameuse bouche, je me suis liquéfiée. Littéralement. Cerveau collant au plafond, incapable d’articuler quoi que ce soit de cohérent. Un énième gin-tonic plus tard, j’ai fini par poser trois ou quatre questions d’un niveau intellectuel affligeant, faisant passer la presse pour teenagers en pleine explosion hormonale et atrophie des neurones (« Yeah, toi aussi tu peux copier le look de Britney ! ») pour les Cahiers du Ciné version rock’n’roll. Le résultat avait des allures de Waterloo journalistique.

    Depuis, ces lèvres-là sont tabous. J’ai passé des mois à les éviter à la télé, à la radio ou dans la presse. Pour ne pas me souvenir de cette humiliation.
    Et puis les revoilà. Précédant de quelques millimètres le nouvel album de leur propriétaire. Elles vont encore m’empêcher de dormir. Et quand je ne dors pas, je deviens vite parano.

    Mercredi
    J’ai trouvé la solution, je crois. Un jour, je me suis rendu compte que si quelque chose m’obsédait, me fascinait, me terrifiait, il ne fallait surtout pas que je l’évite. Non, je devais m’en repaître. C’est comme ça que je me suis raconté chaque jour, pendant des semaines, la noyade de Brian Jones. Le suicide de Kurt Cobain et d’Elliott Smith. Celui de mon petit frère. Au besoin, je rajoute des détails. J’écris puis je jette ou j’efface.
    Je vais me repaître de ces lèvres. M’en goinfrer jusqu’au dégoût. C’est une méthode quasi-scientifique testée et éprouvée par les nutritionnistes spécialisées dans les compulsions alimentaires. Ils forcent les petites boulimiques à manger tous les jours un peu de Nutella ou n’importe quelle autre cochonnerie du désir pour démystifier la substance magique. A nous deux, la bouche…

    Jeudi
    Je viens de visionner 17 clips où l’on voit les lèvres et leur propriétaire. En règle générale, les clips ont une sale tendance à m’hypnotiser. Gamine, déjà, les publicités avaient cet effet-là. J’en connaissais chaque détail en deux visionnages maxi : costumes, décors, couleur de cheveux de la ménagère qui avait la bonne lessive ou le mauvais détergent. Sont ensuite venus les clips, les publicités pour les singles. Et j’ai retrouvé ce plaisir béat à absorber en vrac des détails inutiles, à nourrir mon petit cerveau de trivia sans intérêt.
    Je connais par cœur des centaines de clips. Je suis MTVette à moi seule.
    Et les 17 clips que je viens de m’envoyer à la chaîne, je peux les réciter à l’envers.
    Tiens, j’en serai presque dégoûtée. Je vais me coucher, sachant que pendant deux heures au moins, ces images vont se télescoper dans ma tête alors qu’enfouie intégralement sous la couette, je tenterai de faire le vide.

    Samedi
    La tactique du dégoût n’a pas fonctionné. Je devrais le savoir : ce n’est pas parce que je collectionne les cuites que j’ai arrêté de boire.
    Les lèvres ne m’ont que modérément effleuré l’esprit hier. Puis ce matin, avant même de prendre un café, elles étaient à nouveau là, au premier plan de mes pensées. Maintenant, j’imagine leur texture. Leur souplesse. Elles sont forcément douces et tendres, fermes, bien lisses. Un mélange de cul de bébé et de couvercle d’iBook tout neuf que rien n’a encore rayé. Je plains celui qui n’a jamais eu envie de caresser un iBook. Il ne sait pas ce qu’il rate côté sensualité.
    Ça ne s’arrange pas. Il faut prendre des mesures. Avant le café et la douche, j’ai donc convoqué l’ami Google pour qu’il me file un coup de main. J’entre le nom du propriétaire de la bouche dans le browser, je spécifie que je ne veux que les images.
    9 000 réponses, me répond Google avec un air satisfait, genre « ça devrait suffire pour aujourd’hui, non ? »
    Évidemment. Je vais me faire un petit Warhol de lèvres. Choisir les meilleures, les assembler, imprimer tout ça et hop. Fini la fixette. Quand j’aurais cette bouche sous le nez 24 heures sur 24, je devrais me calmer.

    Lundi
    Il y en a partout. Et l’effet s’estompe. Très vite. J’ai photocopié mon collage de bouches à une centaine d’exemplaires, j’en ai placardé dans tout l’appartement, jusque dans les toilettes et la salle de bains. Au début, saisie par l’absurdité de la situation, je me suis dis que là, c’était bon, j’étais passé de l’autre côté et que si je continuais, je ferai des collages à Sainte Anne, avec un kimono à longues manches. Ma prise de conscience n’a pas duré. Comme ce jour où j’ai réalisé que je pouvais siphonner deux fois plus de gin que n’importe quel de mes copains et envisagé dans la foulée de me sevrer. Passée l’horreur du constat, je me suis fait une raison et ajouté cette particularité à la liste de mes petites excentricités.
    Bonjour, je m’appelle Violet, je suis journaliste, je peux boire plus de gin que vous et je suis obsédée par une bouche. A part ça, tout baigne.

    Mercredi
    Je tiens à préciser que je ne suis pas du tout comme ça en général. Je ne fantasme pas plus que de raison sur la première pop star venue, loin de là. D’ailleurs, je me fiche pas mal de la pop star qu’il y a autour de cette bouche. Je serai incapable de dire si j’aime vraiment ce qu’il chante. Quand je l’écoute en faisant abstraction de ce qui m’intéresse chez lui, je trouve même ça plutôt indifférent. Du rock’n’roll générique, élevé en batterie, avec le bon riff là où il faut, des woo-hoo au refrain, des petits cris de vierge effarouchée çà et là, histoire de dire, je ne suis pas celui que vous croyez, ne me prenez pas que pour un objet sexuel, enfin bon, un peu quand même merci, des paroles d’une crétinerie juste moyenne, donc décevante, des sous-entendus plutôt sous qu’entendus, bref, rien de transcendant.
    Non, je fais rarement des fixettes comme celle-ci. J’ai dû péter un câble quelque part. Je dois être fatiguée. Je sors trop, je bois trop, je bosse trop. Je sens qu’en ce moment, tout m’échappe. Là, par exemple, je ne sais plus trop comment me vider la tête, en faire sortir cette bouche qui m’empêche de dormir. Aller voir un psy ? Hum, pas évident de lui exposer mon problème sans qu’il ne m’expédie chez les hommes en blanc. En parler à une amie ? Je n’ai pas l’habitude de déballer mes misères. J’ai suffisamment bavé contre la télé-réalité et ses vidanges de grands sentiments en direct pour avouer que j’ai mal à la tête, alors raconter un truc aussi invraisemblable, ça tient du suicide social.

    Jeudi
    J’ai trouvé une solution. LA solution, devrais-je dire. Dommage qu’il faille en passer par l’impensable. C’est-à-dire rester assez longtemps en présence de Miss Starfucker (un pseudo, j’espère pour elle) pour lui donner son ordre de mission et ce sans m’énerver, sans avoir des envies d’éteindre ma cigarette sur son 95 D qui déborde invariablement de ses bustiers. Pas évident. Miss Starfucker se prend pour une groupie des années 70, n’a pas encore réalisé que nous sommes au 21e siècle et que rêver de rencontrer des bites célèbres n’est pas une ambition très valorisante. Miss Starfucker appartient à cette race de filles dont les seins se sont développés plus vite que les neurones. Miss Starfucker passe ses soirées à hanter tous les lieux où elle est susceptible de rencontrer des rock stars, à parlementer avec des roadies, des managers et des gardes du corps afin d’entrer backstage ou dans la suite royale. Miss Starfucker dépense une énergie hors du commun pour se faire traiter comme un bout de barbaque par des enfants gâtés capricieux qui ont oublié leur top model-poupée gonflable à la maison en partant en tournée. Et comme elle a buggé en lisant les mémoires de je-ne-sais-quelle-groupie, elle fait des moulages anatomiques après avoir servi. J’aimerais voir ses étagères et le dessus de sa cheminée.
    Inutile de préciser que je n’ai jamais pu avoir une conversation normale avec elle. Nous n’habitons pas sur la même planète. Je la prends pour une bimbo pathétique. Elle me prend pour une conne et une snob.
    Ce soir, pourtant, je la localise dans le bar d’un hôtel où doit traîner une pop star anglaise plate de la fesse qu’elle n’a pas encore à son palmarès. Pour l’amadouer, je lui paye un verre. Je feins d’écouter sa dernière aventure. Puis j’entre dans le vif du sujet. Sa mission, qu’elle acceptera forcément, consistera à mouler LA bouche.
    Miss Starfucker me regarde et je la sens à la limite de l’incrédulité. Ça ginginte, là-haut. Elle jubile dans le fond. Comme si elle m’avait refilé son sale virus. Je ne m’attarde pas. J’ai peur qu’à la longue, elle me considère presque comme une égale.

    Samedi
    D’accord, je n’ai jamais tenu Miss Starfucker en très haute estime, mais là, je dois reconnaître qu’elle a assuré. Elle vient de m’apporter le moulage.
    D’accord, l’objet en question ressemble un peu à ce que je faisais avec les kits Mako quand j’étais jeune, innocente et que je ne fantasmais pas sur des bouches inconnues, mais je suis sûre que d’ici ou une deux semaines, je serai guérie grâce à ce gri-gri de plâtre.

    Dimanche
    Ça fait drôle de se dire que ce plâtre a touché sa bouche.

    Mardi
    Je ne sais plus si j’ai voulu ce moulage pour me débarrasser de mon obsession ou l’envenimer. Pour l’instant, le résultat n’est pas concluant du tout. Je me demande si je ne vais pas demander à un copain artiste de réaliser un moulage en latex qui serait plus réaliste.

    Vendredi
    Même en latex, en résine ou en n’importe quoi d’aussi proche de la réalité que possible, ce moulage-là ne sera jamais ce que je désire vraiment.

    Samedi
    Je sais ce que je désire vraiment. Ce n’est pas très raisonnable. Ni très accessible. Mais qui prétend qu’assouvir ses fantasmes est une partie de plaisir ?

    Dimanche
    Grâce aux précieuses informations de Miss Starfucker, je sais où traîne le propriétaire des lèvres quand il n’exerce pas sa profession de rock star. Je m’y rends. L’air de rien. Dopée au gin pour tenir le choc quand je l’aborderai. Mon plan est simple. Boire avec lui, le ramener à la maison lorsqu’il sera trop bourré pour réaliser que suivre la première venue n’est pas la meilleure idée du monde.
    Les femmes tiennent moins bien l’alcool que les hommes à cause d’une masse graisseuse plus importante. Le jour où j’ai eu connaissance de cette information précieuse, je me suis débarrassée de tout ce gras traître. Qui a dit que boire était complètement mauvais pour la santé ? Ce soir, grâce à ma préparation physique, je vais embarquer les lèvres à la maison.
    Les lèvres et leur propriétaire ne sont pas farouches. Quelques verres et hop, les voilà qui sautent dans un taxi en ma compagnie.

    Dimanche
    Le propriétaire des lèvres n’a pas vraiment paru surpris en se réveillant menotté. En revanche, il a halluciné en constatant qu’il avait dormi tout habillé. Il a voulu savoir ce que nous avions fait ensemble. « Rien, » ai-je répondu. C’est la plus stricte vérité. Je lui dois bien ça.
    Je ne les ai même pas embrassées. A quoi bon ? Je sais que ça ne me suffira pas.

    Lundi
    Rien ne me suffira jamais. J’en ai bien peur. Le visuel, le contact, le toucher. Pas suffisant. Vivre éternellement avec elles ? Non plus. Pas assez intense, pas assez fort. Et puis, il faudrait que je me coltine leur propriétaire. Alors que c’est elles et elles seule que je veux. Pour moi.
    Elles sont toujours là, avec lui, bien sûr. Qui s’impatiente parfois quand il revient à lui entre deux cocktails somnifères-alcool. C’est une petite nature.
    Je crois que je sais ce dont j’ai envie. C’est encore plus déraisonnable que toutes ces choses déraisonnables que j’enchaîne depuis quelques jours. Mais c’est la seule porte de sortie envisageable. Je ne peux plus laisser ces lèvres sortir de ma vie. Déjà que lorsqu’elles sont là, le vide, le manque ne sont qu’à moitié comblées…

    Mardi
    Le résultat n’est pas beau à voir. Tiens, si j’entrais dans ma salle de bains à ce moment-là et que je n’étais pas prévenue, je vomirai.
    Il y a du sang partout. Je ne suis pas très douée en travaux manuels. Je manie mal le coupe-chou.
    Je crois que le propriétaire des lèvres ne reviendra jamais à lui. Et c’est aussi bien. Il n’apprécierait pas beaucoup de se voir dans cet état-là, sans elles au milieu de la figure.
    Je vais les dévorer. Pour les avoir toujours avec moi.

    Mercredi
    Déjà entendu parler d’une végétarienne devenue cannibale ? Vous pourrez répondre oui, désormais. Entre nous, l’expérience a été abominable. Bien moins jouissive que je me l’étais imaginée. Mon corps a essayé de se révolter à plusieurs reprises. Mon estomac a voulu faire la grève. Mes dents elles-mêmes n’ont rien voulu savoir. J’ai avalé ses lèvres sans mâcher.
    Je me sens carrément mal.
    Ce n’est pas psychosomatique. Je tremble. J’ai de la fièvre.
    Je suis allée vérifier sur Internet ce que je soupçonnais. Ce salaud-là n’était qu’un tricheur. Ses lèvres ? De la gonflette esthétique. Collagène ou une autre merdouille synthétique qui est en train de m’empoisonner. Peut-être un de ces produits expérimentaux achetés au Brésil, le pays des cobayes du bistouri.
    Je suis en train de m’empoisonner à petit feu. Je n’ai pas le choix… Je ne peux pas les perdre.
    J’ai posé la tête sur le carrelage de la salle de bains. Dès que je ferme les yeux, je les vois. Elles s’approchent, se penchent vers moi, s’entrouvent.

    Je crois qu’elles viennent de m’avaler.


  5. I’m not there

    juin 11, 2014 by Isabelle Chelley

    Un jour j’ai sorti un livre. Ce n’était pas le premier, mais j’y croyais un peu. Mon attachée de presse a été remerciée par la maison d’édition à peine un mois après, alors qu’elle faisait de l’excellent boulot. Le livre n’a eu quasiment aucune promo et est vite tombé aux oubliettes, malgré mes efforts. Je comptais dessus pour me sortir des galères des piges aléatoires, j’espérais décrocher un boulot correctement payé (oui, je suis une sale matérialiste, j’ai tendance à aimer recevoir des sous en échange de mon travail). Mais rien. Rien du tout. Six mois de boulot à la poubelle, en gros.

    Je me suis promis ce jour là que ce serait le dernier livre que j’écrirai. Jusqu’ici j’ai tenu ma promesse. Je me suis d’abord privée de mon activité favorite. Puis l’inspiration m’a désertée. Ou le goût d’écrire, je ne sais. J’écrivais tous les jours, de façon quasi compulsive depuis mes onze ans. Ça laisse un gros vide à combler. Je l’ignore comme je peux… Je suis très douée pour ignorer.

    Mais plus jamais je ne veux me remanger un échec comme celui-là. Mon reste d’amour propre et mon ego stupidement démesuré par rapport à mes compétences ne le supporteraient pas. J’ai participé depuis à des projets collectifs, je veux bien donner un coup de main, passer les plats, collaborer, mais c’est le maximum. Au-delà de cette limite, je prends la fuite.

    Depuis, je vois passer les bouquins des autres avec envie, c’est d’autant plus dur que je suis entourée de gens créatifs… De mon côté, je me suis persuadée que je ne suis pas créative. Une bonne exécutante, oui. Douée pour traduire les mots des autres, aussi. Pas pour écrire les miens. Je ne considère pas que mes articles soient de la création. Je retranscris ce qu’on me raconte, j’écoute, j’essaie de poser les bonnes questions, j’ajoute un peu de perspective. Mais je ne crée rien du tout.

    Oui, je sais, c’est paradoxal, vaguement débile et nombriliste d’écrire qu’on n’écrit plus. Je ne le fais pas pour qu’on me supplie de ne pas renoncer. Je n’ai jamais été du genre à annoncer que j’arrêtais tout avant de le faire, à partir en claquant la porte dans de grands effets de fumée sortant par les oreilles. Je suis déjà partie en fait et personne ne m’a vue sortir.

    C’est rare que j’écrive quelque chose d’aussi intime. Promis, je ne recommencerai plus.


  6. Last night a DJ…

    mai 6, 2014 by Isabelle Chelley

    dj kitty3

    Ceux qui me connaissent dans la vraie vie savent que je suis non-violente. Opposée à la peine de mort. Anti-fourrure, corrida et élevage industriel. Végétarienne. Je suis râleuse, négative, froide, névrosée, oui. Violente non, tant qu’on me fiche la paix. N’empêche qu’hier, j’ai failli tuer un DJ. Quoi qu’en disent ceux qui ont subi les éléments les moins glorieux de la profession lors de mariages et autres réjouissances, tuer un DJ, même le plus mauvais de tous, est un crime. Il serait même passible de prison. Heureusement que je ne sors jamais avec une machette au fond de mon sac. À cette heure, je devrais expliquer à Good Cop et Bad Cop que la victime a réveillé en moi un souvenir pénible.

    Revenons sur les faits. Hier, je suis allée voir Damon Albarn à l’Alhambra. En prenant soin de ne pas arriver trop tôt, puisque le billet avertissait d’un DJ set de Rémi Kabaka. Ok, le gars a déjà travaillé avec Damon Albarn. C’était lui, Russell, le batteur balèse de Gorillaz, le meilleur groupe virtuel de tous les temps. Mais derrière des platines, l’individu le plus talentueux qui soit peut se muer en atroce pète-rouleaux.

    A peine installée dans la mezzanine, j’ai senti que Rémi et moi n’allions pas être potes. Loin de sa batterie, ce garçon est dangereux. Il aime les gros beats. Répétitifs. Lancinants. Les bidouillages abstraits qui provoquent un triple orgasme chez ses confrères DJ, mais qui me laisse, moi, bête amoureuse de mélodies, indifférente, agacée, puis enragée. Je n’ai rien contre les DJ, j’en connais de très bien, je vous assure. Je n’ai rien non plus contre la musique électronique. Mon cerveau n’a juste pas été programmé pour apprécier des beats en boucles et des samples sans queue ni tête.

    Me voilà donc condamnée à subir ce tortionnaire des platines. Si je me lève, comme je ne suis pas accompagnée, on va me piquer ma place, c’est sûr, j’en vois déjà qui louchent dessus. Comme il n’y a pas de réseau, je ne peux pas m’épancher sur les réseaux sociaux (faisant habilement savoir que tralala, je vais voir Damon Albarn après, lalalalère !). Je réalise que je n’ai pas installé Candy Crush ou n’importe quel autre match 3 addictif sur mon nouvel iPhone (oui, j’ai parfois de gros soucis de bobo-enfant-gâtée). Je regarde l’heure. Cinq minutes se sont écoulées depuis que j’ai posé mon séant sur ce fauteuil. Je fouille dans mon sac. Rien qui ne puisse me permettre d’abréger le supplice. Pas même une pince à épiler que je pourrais brandir en hurlant : “Rémi, lâche ces platines, sinon je te bousille sévèrement le sourcil droit !”

    Soudain, violent choc intérieur. C’est le retour du refoulé. Je me revois, il y a quelques années aux Nuits Sonores à Lyon, missionnée par un quotidien pour lequel j’écrivais. Je devais passer la nuit dans une usine désaffectée où Jeff Mills et quelques autres mixaient. J’y étais allée avec l’enthousiasme de Dora l’exploratrice partant à l’aventure, décidée à vivre ça comme une expérience que je ne referais jamais. Effectivement. Un pied dans l’usine et j’ai eu le sentiment d’être dans un enfer taillé sur mesure pour moi. La poussière, accumulée depuis un quart de siècle au minimum, m’a attaquée, me condamnant à ne plus quitter mes Wayfarer, sous peine d’exhiber des yeux de grenouille albinos. Les WC débordaient, à moins que le raveur moyen ne se soulage en dansant. Et surtout, le bar ne servait pas d’alcool. Sous le prétexte douteux que le raveur préfère les energy drinks pour tenir toute la nuit. J’ai bu des choses étranges au cours de ma vie, y compris du vinaigre blanc et du produit vaisselle (pas volontairement, je précise), mais rien de pire qu’un Pepsi Black, mélange de Pepsi et de café, sentant la chaussette humide.

    Évidemment, cette scène apocalyptique était baignée de pulsations sonores faisant vibrer le sol et de strobes à tuer une colonie d’épileptiques. Cette nuit-là, j’ai eu envie de tuer des DJ. D’autant qu’eux, ces pignoufs, avaient l’air de s’éclater comme des petits fous, affichant la mine ravie du clebs venant de se branler sur ta jambe quand ils relevaient le museau de leur console. Le temps semblait ne pas s’écouler. J’avais soif, j’étais cernée d’une nuée de zombies puant la sueur et le faux Red Bull. Lorsque la première navette vers le centre ville est arrivée, j’ai bondi dedans, préférant poireauter une heure dans une gare déserte plutôt que de moisir dans cet enfer. De retour à Paris, j’ai juré de ne plus jamais, jamais, jamais m’y laisser reprendre. Et j’ai enfoui ce souvenir dans ma mémoire. Jusqu’à hier.

    Non, tu n’es pas revenue à Lyon, me disais-je. Bientôt, le méchant monsieur va lâcher ses platines et le gentil Damon va venir. La vision de Marianne Faithfull, se glissant à sa place, deux rangs devant moi, m’a tirée du cauchemar. J’étais bien à Paris. Que foutrait la divine Marianne à une rave, hein ? J’ai entendu des applaudissements saluant la fin du set de mon némésis. Était-ce du soulagement ? De la politesse ? M’en fous. Dix minutes plus tard, Damon Albarn est arrivé. Et au bout d’une 1h45 de concert, si on m’avait proposé de le revoir le lendemain, à condition de me beurrer à nouveau DJ Casse-Bonbecs, j’aurais dit oui.

    En apportant un flingue ou un piège à ours, quand même, au cas où…


  7. Plus jamais ça…

    février 21, 2014 by Isabelle Chelley

    L’album de reprises, cet exercice délicat et casse-gueule, réservé à quelques élus seulement…

    Je n’ai pas pris de bonnes résolutions pour 2014. Enfin, si, mais vous vous en tamponnez le coquillard de savoir que je compte dominer le monde, me mettre au krav maga, passer moins de six heures par jour sur l’iPad et ne plus angoisser parce que les boîtes d’herbes surgelées ne sont pas alignées comme il faut dans le congélateur.

    En revanche, s’il y en a bien une qui pourrait prendre quelques bonnes résolutions, oui même en février, c’est la musique (et comme elle n’a pas de congélateur, elle doit moins flipper sur son rangement). Parce que malgré mon amour pour elle, elle fait un peu n’importe quoi. Elle s’autosaborde en permanence, comme la copine au régime qui alterne frites et carottes râpées. Il faut dire que l’industrie du disque, les musiciens, le public et les médias ne font rien pour qu’elle aille mieux non plus. Mais ce serait tellement fabuleux si en 2014, on éradiquait quelques sales habitudes…

    En 2014, merci d’en finir avec les albums de reprises. C’est sûr qu’il est plus simple de piocher dans le patrimoine que de secouer sa muse pour pondre une malheureuse chanson. Mais a-t-on besoin d’une énième version d’Hallelujah, pompée sur celle du pire nageur de l’histoire du rock ? Ou de classiques de la soul, aseptisés par le trio infernal Vigon Bamy Jay ? Non, même pas pour se servir du CD comme d’un sous-bock (j’en ai de très beaux EN FORME DE VINYLES, alors bon, un CD…). À de très rares exceptions (Johnny Cash, Marianne Faithfull, les Muppets), l’album de reprises dit “j’avais pas d’inspiration, alors je suis allé sur iTunes voir les titres que j’écoutais le plus et j’ai voulu me les réapproprier”. Non, tu ne te les réappropries pas. Au mieux, tu as l’air d’un chanteur de karaoké. Au pire, les fans de l’auteur-compositeur des chansons saccagées se servent de ta photo pour jouer aux fléchettes enflammées.

    En 2014, ce serait merveilleux d’arrêter de jouer aux moutons de cover, bêlant tous au moment des rappels des versions de, au choix, selon les millésimes, Toxic (Britney Spears), Seven Nation Army (White Stripes), Crazy (Gnarls Barkley), Get Lucky (Daft Punk)… C’était sympa une fois. Voire trois, parce que je ne suis qu’indulgence. Mais à présent, merci de trouver mieux pour exciter ma personne blasée. Faites un lip dub sur Gangnam Style qui dégénère en Harlem Shake. Le tout en version flash-mob, à la guitare acoustique, coiffé du chapeau de Pharell Williams. Ou pas.

    En 2014, ayez l’amabilité de ne plus jamais commettre ce crime atroce contre le bon goût qui clame à la fois “je suis un gros égomaniaque qui s’adore” et “j’avais pas d’inspiration alors je suis allé sur mon iTunes et j’ai vu que je n’écoutais QUE MES morceaux”. Oui, j’ai nommé la reprise de sa propre chanson. Je distribue des points supplémentaires dans l’ignominie s’il s’agit d’une version reggae, d’un duo avec la star du moment afin de baigner dans sa lumière et sa sueur, ou d’une revisite collant à la tendance putassière du moment. Reprendre ses propres chansons, c’est aussi glorieux que de coucher avec son ex en bouffant le vieux morceau de pizza coincé sous les coussins du canapé. (l’auteur de la métaphore ex/pizza se reconnaîtra).

    En 2014, les majors pourraient-elles ne plus nous prendre pour des têtards détenteurs d’une planche à billets ? Depuis qu’elles ont constaté que subsiste une tranche de la population achetant du vinyle, elles en ressortent. Au prix du caviar. Parce que, hein, c’est cher, le vinyle, nous dit-on, avec la même morgue que le brocanteur opportuniste du vide-grenier qui tente de nous fourguer ses nanards sentant le moisi. Ah mais comment expliquer les petits prix des petits labels ? Je relève les copies dans deux heures.

    En 2014, les majors, tant qu’elles y seront, devraient mettre fin à leur sale manie de sortir un album et, trois mois plus tard, de le ressortir avec des bonus. En marketing, cette pratique s’appelle l’enculage de fans à sec en leur faisant payer la poignée de gravillons. Ne vous étonnez pas qu’on télécharge les bonus, les gars. Illégalement. En chantant, promenons-nous dans les bois, puisqu’Hadopi n’y est pas.

    En 2014, je souhaiterai enfin que la peine de mort (par immersion dans un chaudron d’huile bouillante ou écartèlement) soit rétablie pour les auteurs de duos virtuels avec des chanteurs défunts. Alors, comme ça, blanc-bec, tu veux faire un duo avec une légende ayant rejoint le pays des têtes en os ? De son vivant, si tu avais quémandé un duo en rampant sur du verre pilé, la Légende t’aurait pouffé au nez avant de lâcher ses gardes du corps à tes trousses. Mais la Légende est morte, ses héritiers exploitent son cadavre et t’accordent, vil pilleur de sarcophages, le droit de faire ce duo vomitif, assorti d’un clip en images d’archives, inspirant comme une pub pour une assurance vie. Toute personne souhaitant à ce point chanter avec un mort ne mérite qu’une chose : qu’on l’envoie vite ad patres. En prenant soin de bien insonoriser le cercueil, au cas où.


  8. This is not a love song…

    février 14, 2014 by Isabelle Chelley

    milk

     

    Ce soir, alors que vous boirez du champagne rosé pour faire passer les huîtres au gingembre ou que, célibataire, vous avalerez une pizza huit fromages à l’ail (tant qu’à n’avoir personne à embrasser, autant y aller avec panache), je serai à un concert. Pas parce que je suis une militante anti St. Valentin. Toute occasion de boire du champagne étant bonne à prendre, il m’arrive de célébrer la fête des amoureux et d’afficher, après deux verres, un air vaguement plus réjoui que Grumpy Cat au réveil un lundi pluvieux. C’est juste que ce soir, il y a Courtney Barnett au Divan du Monde et qu’elle est mon crush du moment.

    N’écoutant que mon altruisme naturel, j’ai pensé à ceux qui tenteront de digérer leur pizza, pris de nausées en zappant entre les 25 comédies romantiques astucieusement programmées à la télé le 14 février. Et si je leur faisais une petite playlist de mes chansons d’amour préférées de tous les temps de l’univers, hein ?

    J’entends déjà le chœur des « oh mais, euh, elle est nulle, ta playlist, il n’y a pas de ballades dessus ». Ben oui, il n’y en a pas. Les jolies ballades avec des paroles sucrées à rendre diabétique le nounours Haribo copulant avec mon Petit Poney dans le repère de la Licorne Pailletée me font perdre la patience que je n’ai pas.

    Mes chansons d’amour préférées appartiennent au registre du tordu, compliqué, ambigu, elles sont truffées d’obsessions, de tensions, de jalousies, sinon ce ne serait pas drôle (dans le lot, il y a des classiques et quelques kitscheries, aussi. Une playlist n’est honnête que si elle contient des inavouables de fond d’iPod). Oui, même que j’ai aussi choisi des chansons de pas d’amour du tout, mais qui en parlent très bien quand même. Love Will Tear Us Apart ou Suspicious Minds, ça en dit autrement plus sur le couple que Barry White haletant que je suis la prems, la dernière et son tout. Attention, il n’y a pas que des ruptures, il y a aussi des histoires d’obsession qui flirtent avec le restraining order et la camisole chimique, comme Superstar ou Eloise. Ou les vrais drames, tant qu’on y est. New York Mining Disaster 1941, son mineur coincé sous terre qui montre une photo de sa femme en attendant d’éventuels secours, ça me fout vraiment le frisson.

    Quant à Jackson, c’est sans doute la chanson de chamaillerie avant la réconciliation dos collé à la porte de la grange la plus chaude que je connaisse. Et I Can’t Decide est un pur plaisir narcissique. J’ai forcément servi d’inspiration aux Scissor Sisters pour le portrait de ce cauchemar sur pattes qui donne des envies meurtrières au chanteur. Ou alors, si ce n’est moi, c’est mon jumeau caché.

    Toutes ces chansons-là en tout cas, ont un point commun : elles évoquent des scénarios et des images, mettent l’imagination en branle et me titillent la région de l’émotion, oui, la petite sous-développée, là-bas, écrasée par les régions névroses, contrôle, obsessions, peurs irrationnelles et passion douteuse pour les mascottes. Et comme le cerveau est une zone érogène, je… Enfin voilà, voilà… Non, merci, je n’aurais pas besoin de gingembre.


  9. Concert 1993 vs. concert 2013

    octobre 4, 2013 by Isabelle Chelley

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    À chaque fois que tu dis « c’était mieux avant », petit Jedi, sache que soudain, tu ressembles à Statler et/ou Walforf, plus communément appelés « vieux des Muppets ».

    Je prends quelques risques avec ce titre laissant entendre que j’étais en âge d’aller à des concerts de rock en 1993… Précisons d’emblée que j’étais également à peine sortie de l’enfance à l’époque et que je portais beaucoup moins d’anti-cernes. Quoique.

    À force d’entendre répéter que c’était mieux avant, j’ai voulu, dans une démarche strictement scientifique, vérifier cette affirmation souvent lancée lors d’une bouffée collective de nostalgie frôlant le vieuconnisme aigu. Commençons par faire un effort de mémoire ou d’imagination. En 1993, internet n’existait pas en France. Nous errions dans un immense vide culturel, sans vidéos de chatons, sans réseaux sociaux et trolls à mépriser, sans smartphone (ma main gauche à laquelle l’iPhone est greffé, n’en croit pas ses oreilles, ce qui est étrange pour une main). Nous survivions à peu près l’âge des cavernes avec moins de peaux de bêtes et de dinosaures…

    Apprendre que son groupe préféré vient jouer
    1993 : Pour ne rien louper, il fallait acheter la presse rock. Et déchiffrer les listings de concerts écrits en tout petit à la fin. Ou guetter les affiches dans le métro parisien. Ou s’aventurer à la FNAC pour repérer les concerts annoncés.
    2013 : Entre les sites de billetteries, les newsletters, les blogs musicaux et les réseaux sociaux, impossible de louper un concert. Pire, il faut jouer souvent à pile ou face, parce que les organisateurs s’arrangent dans notre dos pour toujours programmer trois bons concerts le même soir. Je ne suis pas parano, mais ce n’est pas ma faute s’ils se concertent en douce, rien que pour me contrarier.

    Acheter son billet
    1993 : A part se déplacer, faire la queue à la Fnac/Virgin/l’espace culturel de Carrouf ou autre, en espérant très très fort que les places pour le concert d’un boys band n’avaient pas été mises en vente le matin-même, il n’y avait pas moyen d’acheter un billet facilement. Sauf, peut-être, en étant membre du fan-club. Il fallait alors envoyer son chèque et brûler des cierges à la divinité postière dans l’espoir que le précieux courrier ne se perde pas en route et arrive avant la date du concert.
    2013 : Acheter son billet en ligne et le recevoir sur son smartphone, c’est à la portée de n’importe qui. Même d’un chat, sans doute. Utilisez cette excuse la prochaine fois que vous aurez envie d’assister à un concert nuisant gravement à votre crédibilité rock. Sans être parano, on sait que le chat est naturellement mauvais et n’aime rien tant que de vous faire passer pour un glandu.

    Retrouver ses potes au concert
    1993 : La méthode dite du « yooooohoooo, je suis là » était assez efficace, sauf quand une moitié de la salle/de la file d’attente se mettait à en l’adopter. Ce qu’elle faisait. Je ne suis pas parano, ce n’est juste pas ma faute si les files d’attente cherchaient à me nuire à l’époque en m’isolant de mes amis.
    2013 : La méthode dite du SMS « Téou? » est assez efficace, sauf quand une moitié de la file d’attente se met à en faire autant et ralentit le réseau dont la couverture est inexistante dans la salle, sauf près de la porte des wawas. Bon, avec un peu de chance, nos potes sont eux aussi en pleine réunion au sommet devant la porte des wawas à tenter de nous envoyer le SMS « Téou? »

    Assister à la première partie bof-bof du concert
    1993 : L’option bar était souvent la solution, au risque de se retrouver bloqué au fond de la salle derrière un poteau quand le concert suivant commençait, tout ça parce qu’à force de boire, on avait envie d’aller aux wawas. Comme la moitié du public. Sans être parano, vraiment, j’ai été plus d’une fois victime de la conspiration des mini-vessies maléfiques.
    2013 : S’il y a un peu de couverture réseau, c’est le moment de prendre des photos floues et sous-exposées à poster sur les réseaux sociaux, surtout si l’on assiste à un concert complet dont les billets se sont arrachés en deux heures. Sans réseau, profitons de ce merveilleux outil plein de ressources qu’est le smartphone et passons au niveau supérieur de Candy Crush.

    Immortaliser le concert
    1993 : On a tous eu un pote un peu foufou qui défiait l’interdiction et introduisait clandestinement un appareil photo dans la salle. En le planquant parfois dans des endroits abrités du soleil, mettant en danger ses attributs virils tout ça pour l’amour du rock (et des photos floues, mal cadrées et sous-exposées). Il arrivait aussi que le pote foufou nous demande de planquer son appareil dans notre soutien-gorge « parce que c’est plus discret, ça passera tout seul ». J’ai encore le souvenir cuisant des regards suspicieux et appuyés des videurs trouvant étrange que j’ai un sein rectangulaire. Et ce, sans être parano du tout.
    2013 : On a tous ou presque un smartphone. Et même en étant moins doué pour les arts photographiques que Stevie Wonder, il serait inconvenant de ne pas s’en servir au moins une fois pendant le concert, ne serait-ce que pour saisir cette magnifique marée de smartphones brandis à bout de bras, tels des oriflammes sur le champ de bataille du décibel. Il est aussi fortement recommandé d’immortaliser à la dérobée le pignouf qui filme avec sa tablette et nous bouche la vue, afin de se livrer à du pignouf-shaming sur les réseaux sociaux.

    Ah oui, au fait… Assister au concert
    En 1993 comme en 2013, ça n’a pas changé. On hurle, on applaudit, on braille nos morceaux préférés en chœur, on réclame un rappel prévu au programme de toute façon. La seule différence, c’est qu’en 2013, on risque de se retrouver sur YouTube en train de faire le pois sauteur hystérique ou de jouer un inoubliable solo d’air clavier… Je ne suis pas parano, mais I’ve got parfois the feeling that somebody’s watching me. Et même filming me…


  10. Merde, pas Gilles Verlant…

    septembre 21, 2013 by Isabelle Chelley

    Merde, pas Gilles Verlant… c’est tout ce que j’ai pu dire hier en apprenant la sale nouvelle. Je laisse les belles phrases aux autres, à ceux qui sont plus étroitement connectés à leurs émotions que moi.
    N’empêche que cette mort m’a foutu un vrai coup. Parce que, comme la plupart des morts, elle est conne et injuste. Qu’elle survient dans son cas beaucoup trop tôt. Et qu’en prime, pas moyen de négocier, d’échanger un wagon de sales cons détestables contre un mec bien, intelligent, cultivé, érudit et excellent passeur…

    Je n’étais pas une amie de Gilles Verlant, on n’a jamais travaillé ensemble, mais c’est sans doute un peu grâce à lui que j’ai choisi ma voie. Enfin, grâce à un de ses livres, une petite biographie de David Bowie, achetée à l’adolescence juste après qu’on m’ait offert un album du même Bowie. J’avais choisi son livre parce qu’il coûtait moins cher que la biographie signée Jérôme Soligny (je l’ai achetée un mois après et les deux bouquins m’ont accompagnée au fond de mon sac pendant mes trois années de lycée, un peu comme des objets transitionnels réconfortants). Et je n’ai pas été déçue. C’est avec lui (et Soligny) que j’ai découvert en vrac Bowie, le Velvet, Iggy, Lou Reed, la Factory, Bolan, le glam et le reste. Sans ce bouquin-là, j’aurais sûrement aimé Bowie, mais je ne me serais sans doute pas autant immergée dans un autre univers, autrement plus sexy que cette banlieue parisienne où j’avais l’impression permanente d’être une alien, incapable de m’intégrer vraiment quelque part.

    Plus tard, alors que ma collection de disques avait pris de l’ampleur, j’ai croisé plusieurs fois Gilles Verlant à Canal+. Il venait y mettre en boîte des bandes annonces et je bossais comme petite main à tout faire à la grille des programmes. Je n’ai jamais osé lui parler à cette époque-là (je me voyais mal lui dire « j’aime vachement ce que tu fais et dis, tu peux me pistonner pour que je devienne rock critique, merci »), mais j’ai le souvenir d’un mec sympa avec tout le monde. Y compris avec moi, même si je n’étais personne et qu’avec mon air glacial, mes fringues noires et ma timidité limite autiste, j’étais à peu près aussi exquise que Lisbeth Salender en plein PMS.

    Beaucoup plus tard, Valli m’a invitée à une de ses émissions sur France Inter. Avec Gilles Verlant. J’étais ravie et morte de trouille. Je n’avais pas envie de m’apercevoir que l’un de mes deux parrains de Bowisme était un sale type (même si Jérôme, mon autre initiateur à Bowie est devenu un ami, ça n’aurait pas compensé). Là encore, je n’ai pas été déçue. J’ai aussitôt eu l’impression de discuter avec un vieux copain. J’ai même risqué de passer pour une groupie en lui racontant l’histoire de ce fameux bouquin et il a eu l’air touché, un peu gêné, parce que oui, quand on écrit, on n’a jamais tout à fait conscience de l’importance que ses mots peuvent avoir pour les autres…

    Pendant l’émission, Gilles s’est conduit en gentleman, le genre qui écoute son interlocuteur sans couper la chique, qui souligne ce qu’on a dit de juste et glisse sous le tapis l’argument faiblard qu’on a balancé dans la ferveur du moment. A aucun moment, il ne l’a joué « moi, moi, moi, ma vie, mon œuvre, mon expérience, pardon mon petit, c’est moi qui ai inventé le rock ». Et dans un job devenu la foire au personal branling, c’est une qualité rare (j’ai la liste des autres gentlemen et women de cette espèce, elle tient sur un post-it).

    Alors pour tout ça, oui, merde, pas Gilles Verlant…