formats

11245300_10206518174770932_1953980249_n

Photo de ? De… ? De Marion Ruszniewski, bien sûr.

L’une de mes chansons préférées est “The More I See You” mais il en existe tellement de chouettes versions qu’il m’est difficile de choisir – même si j’en pince sérieusement pour la magnifique relecture de Laura Casale.

La merveille qui me vient ensuite immédiatement à l’esprit est “Don’t Talk (Put Your Head On My Shoulder)” écrite par Brian Wilson et Tony Asher.
Il y a peu à expliquer : c’est simplement beau à pleurer, même s’il est vrai que cette chanson, et l’album Pet Sounds des Beach Boys en général, m’évoque beaucoup de choses, à commencer bien évidemment par ce printemps 1991 où un ami m’a fait découvrir cette musique céleste, bouleversant ainsi totalement ma vision des choses, moi qui ne jurait alors que par le post-punk et Sonic Youth.

“Don’t Talk (Put Your Head On My Shoulder)” m’évoque également l’été finissant de cette même année, lorsque je me languissais de pouvoir enfin aller retrouver à Londres une personne chère à mon cœur.
Le souvenir d’une époque pré-Eurostar, où tout était neuf et paraissait possible – et possibles, beaucoup de choses le furent.

 
formats

url

Ça fait des années que chaque jour, je m’installe devant mon Mac pour écrire. Et à chaque fois, pendant quelques secondes, l’image de Snoopy écrivain m’apparaît. C’est grave, docteur ?

Dans un article précédent, j’ai sous-entendu que l’Artiste, cet être intègre, sincère et à fleur de peau, pouvait, à l’occasion, manier la langue de bois mieux qu’un vieux politicard chevronné en débat télévisé face à des vrais gens. Entre nous, je dois l’avouer, le Journaliste ne vaut pas mieux. Dans l’espoir d’extorquer des réponses à l’Artiste et de ne pas se mettre à dos les maisons de disques et autres attaché.e.s de presse, il est capable de petits arrangements avec la vérité. Oui, c’est moche. Mais au fond, le Journaliste est un individu comme les autres (juste un peu plus alcoolique), ni plus intègre, ni plus objectif, quoi qu’il en dise. Ci-dessous, quelques exemples de petits mensonges que je vous traduis, parce que je vous aime bien. Du moins, c’est ce que je prétends…

Un album difficile : À la première écoute, on oscille entre la douleur physique, la nausée (ou était-ce un reste de gueule de bois ?) et l’envie de se percer les tympans à la chignole pour ne plus jamais risquer d’entendre une atrocité pareille. Mais sinon, c’est vachement avant-gardiste.

Un deuxième album délicat : Pas au sens de « qui fait preuve d’adresse et de légèreté ». Mais plutôt de « délicat à enregistrer parce que le groupe a balancé ses bonnes idées sur le premier disque et s’est depuis cramé avec le succès, trop de concerts et quelques substances nocives pour la santé. » À n’écouter que pour faire découvrir à vos potes sains la sensation sonore d’une méga-gueule de bois doublée d’une dépression.

L’album de la reformation : L’album de la déchéance, de la honte, du, mais pourquoiiii ? Pourquoi saloper sa légende lorsque tout le monde vénérait des souvenirs embellis par le manque ? Pourquoi revenir lorsque l’épaisseur des cheveux est inversement proportionnelle à celle du bide ? Pourquoi, au mieux, faire la même chose que sur l’album d’avant le split (souvent le moins inspiré) ou, au pire, de suivre la tendance avec la même aisance qu’une nonagénaire atteinte d’ostéoporose se lançant dans une démonstration de break-dance ? A n’offrir qu’au pote chroniquement nostalgique de ses 20 ans, qui n’a pas écouté une nouveauté depuis la mort de Kurt Cobain.

Un album agréablement planant : Planant pendant trois minutes. Mortellement chiant pendant les soixante-douze restantes. Peut cependant servir à apaiser un bébé qui fait ses dents ou à endormir mamie si elle a oublié son Valium.

Une voix éthérée : Même au volume 12, avec un casque vissé sur les oreilles, on pourrait la confondre avec le murmure d’un poisson rouge à peine amplifié. À mettre au copain fan de black metal qui refuse les bouchons d’oreilles pour lui faire croire qu’il est proche de la carte de fidélité chez Audika.

Une voix qui a vécu : C’est-à-dire entre le clodo qui beugle des obscénités dans le métro parce qu’il a quelque peu abusé de la 8,6° et la poissonnière à la criée vantant sa morue bien fraîche. On aurait bien parlé d’un timbre entretenu à la Gitane maïs et au whisky de contrebande, mais avec la loi Évain, on a peur de se faire taper sur les doigts pour apologie de produits nocifs à la santé. A écouter avant d’aller en soirée, dans l’espoir que ce déplorable exemple incite à la modération.

Un sympathique groupe de branleurs : Des branleurs. Pas forcément sympathiques puisqu’ils arrivent bourrés et/ou défoncés à l’interview et, une fois la distance de sécurité anti-projection de vomi établie, ils sont incapables de répondre à la moindre question, même en monopolisant leur neurone commun vaguement intact.

Un groupe de vieux briscards volubiles : Vieux avant tout, avec une touche de sénilité précoce. Et très volubiles. Mais définitivement en roue libre, incapable d’écouter une question, puisque ces Gentlemen Gaga aiment se remémorer leur passé, en s’embrouillant dans leurs histoires, avant de conclure d’un « Si tu te souviens des sixties, hein, c’est que tu ne les as pas vécues ». Avec l’air ravi du mec qui croit avoir inventé la formule.

Un univers très personnel : À mi-chemin entre la pathologie mentale incurable et le fou-fou qui a testé personnellement toutes les drogues, du champignon hallucinogène au Haribo de contrebande. Donne vite l’impression de regarder une de ces émissions de télé racoleuses, où des gens très perchés sont convaincus de l’existence des Reptiliens.

Un album sympathique : Que j’aurais oublié dans dix secondes. Hein, attend, de quoi on parle, là ?

 
formats

1620835_10206789844642509_4732970899225432160_n
Merci à Marion Ruszniewski pour la photo

“Le Bal des Laze”. Je l’ai découverte quand j’étais toute petite avec mon père, il mettait souvent Michel Polnareff en voiture. Je me souviens d’avoir été très impressionnée par les paroles de cette chanson, la première fois que je l’ai écoutée. “Je serai pendu demain matin…” à 6-7 ans, ça te traumatise un petit peu. Du coup, elle m’est rentrée dans la tête, d’autant que mon père la chantait tout le temps à la maison. J’ai beaucoup de souvenirs qui sont rattachés au “Bal des Laze”. Depuis, je l’ai en 45 tours, en 33 tours, en MP3 sur mon téléphone, je dois même l’avoir en CD, enfin, sur tous les supports imaginables. Je ne passe pas une journée sans écouter une chanson de Michel Polnareff, c’est pour cela que ce choix était assez évident.
En général, j’écoute des choses beaucoup plus rock et Michel Polnareff est l’artiste de variété française que je respecte et que j’admire, et à la fois, il est aussi très rock. Je suis contente qu’il y ait un artiste français comme lui, qui a été repris par Jimi Hendrix. Il m’a ouvert des portes vers le rock, ainsi que vers Christophe, l’autre chanteur de variété que j’écoute beaucoup. Et puis, je me suis intéressée à Polnareff, j’ai lu tout ce qui existe sur lui, j’adore la biographie de Christian Eudeline, je possède tous ses albums, sauf la période un peu merdique des années 90 que j’ai zappée… Et c’est grâce à Polnareff que j’ai rencontré Alexis. On a commencé à discuter de lui sur Twitter, à s’échanger des photos de ses albums, et au sein de mon couple, Polnareff c’est quelque chose d’important qu’on partage. D’ailleurs on a mutualisé nos 45 tours…

 
formats

10152741_10206504692713889_165847556_n

Comme d’hab’, ce portrait vous est offert par Marion Ruszniewski

En fait, j’hésite entre trois… “Touch Too Much” d’AC/DC, que j’ai découvert quand j’avais 17 ans, sur l’album “Highway To Hell”. C’était le seul morceau avec une structure hard rock, simple, efficace, qui tue et que j’ai écouté en boucle, sachant qu’en plus, ils ne le jouaient jamais sur scène.

Le deuxième, c’est forcément un titre de Motörhead, “Rock’n’Roll”, pas l’un des plus connus. “Rock’n’Roll”, c’est juste toute ma vie. Cette chanson-là me touche au ventre, au plus profond de moi. C’est le titre parfait, la chanson parfaite, le refrain parfait, puis c’est Lemmy, c’est Dieu. Je l’ai découverte au détour de l’album… J’écoute Motörhead depuis le lycée, j’ai vu environ 2000 concerts dans ma vie, mais il y a plein de morceaux que j’ai avant tout découvert sur disque. Je suis un grand collectionneur de disques. Et “Rock’n’Roll”, c’est mon centre. Dans le thème, dans la composition, dans le refrain, dans l’harmonie, il y a tout ce que j’ai toujours voulu faire.

Et le dernier morceau est beaucoup plus romantique, c’est la chanson d’amour parfaite, “I Love You So” des Thugs. C’est le contraire de ce que les gens appellent généralement une chanson d’amour romantique, il n’y a pas de violon, ce n’est pas sirupeux, c’est un putain de morceau de punk rock avec un mec qui hurle qu’il aime la femme qui l’attend là où il va rentrer. C’est par romantisme que j’ai choisi de faire du rock’n’roll, parce que pour moi, c’est la dernière aventure romantique de l’Occident, le dernier endroit où c’est dangereux, interdit, où on peut risquer sa peau, où il faut s’engager pour exister, où il faut vivre les choses pour qu’elles soient là. Et “I Love You So”, c’est juste : je fais tout ça par amour, avec un grand A.

À écouter : “Rock’N’Roll” de Motörhead

À voir :

 
formats

11289875_10206570024267137_748589832_n

Photo Marion Ruszniewski

“Dancing Queen” d’Abba. C’est le morceau qui me met en joie, puisque j’adore danser… J’aime beaucoup le disco, c’est la période où j’avais 13-14 ans, où je commençais à rouler des pelles. A chaque fois que je fais une fête, je commence par “Dancing Queen” et comme en général, je suis un peu ivre, je dis aux gens qu’à mon enterrement, c’est sur ce morceau-là que mon cercueil sera amené. En fait, il me rappelle mon enfance, quand j’habitais en HLM au Havre. J’étais au 5e étage, ma cousine au 1er, elle était un peu plus âgée que moi et achetait des 45 tours. On déroulait un morceau de papier peint et on notait les paroles. Quand c’était en anglais, on écrivait en phonétique… Et ensuite, avec nos brosses à cheveux, on dansait devant le miroir. “Dancing Queen”, c’est vraiment le morceau d’Abba que j’adore. Je le trouve triste, groovy, j’ai envie de danser là-dessus. Et puis, si j’ai droit à un autre morceau (NON ! Mais c’est bien parce que c’est toi !), il y a “My Own Urine” de Jesus Lizzard, sans doute le morceau le plus triste du rock. À un moment, on entend un cri, et pour moi, c’est celui du désespoir ultime… Je pense que David Yow est le meilleur chanteur de rock de tous les temps, parce qu’il s’exprime avec tellement de tripes que ça me transperce au sens humain et pas au sens sexuel. J’avais mis sur mon répondeur ce cri qu’il pousse dans cette chanson et je me suis toujours dit, si un jour j’arrive à crier comme ça, c’est que j’aurais atteint un certain degré…

À écouter : Dancing Queen

À regarder : Jesus Lizzard – “My Own Urine”

 
formats

11289662_10206569881703573_1250807251_n

Photo : Marion Ruszniewski

Et s’il ne restait qu’une chanson dans votre vie, si vous n’aviez plus qu’un disque à écouter jusqu’à la fin de vos jours, duquel s’agirait-il ? Je n’ai pas encore réussi à répondre à cette question. Mais je suis en train de la poser autour de moi à tous les mordus de musique que je croise.

Pierre : Je dirais “Star Star” des Rolling Stones, c’est l’un des premiers 45 tours que j’achète, que j’écoute toujours depuis en boucle. Depuis, j’ai l’album qui va avec, “Goat’s Head Soup”, que j’ai racheté en CD lorsqu’il est sorti, puis en version remasterisée soi-disant définitive, et j’ai ce morceau sur x compilations… Mais j’ai gardé le 45 tours original. A l’époque, je vais dans un supermarché près de chez moi à Clamart et il y a un petit rayon disques. A chaque fois, j’arrive à économiser 10 francs, pas assez pour un album, mais je peux m’offrir un 45 tours. Je me base sur les pochettes pour choisir. A partir du moment où les gens ont les cheveux longs et un nom anglais, je me dis, ça doit être du rock. Je me retrouve à acheter les Rolling Stones, les Who, Slade… Et parmi ces premiers 45 tours, il y a “Star Star”. Je dois avoir 12 ans. Ce morceau, pour moi, c’est tout le swing des Rolling Stones, le morceau de 3 minutes, inspiré de Chuck Berry, avec l’intro de guitare de Keith Richards, le beat de batterie de Charlie Watts, le texte très sexe de Jagger qui est censuré, puisqu’à l’origine, la chanson s’appelle “Starfucker” et sort sous le nom de “Star Star”. Moi, j’écoute le refrain et je ne comprends pas les paroles, évidemment, je vois ce titre, et j’entends un truc qui n’a rien à voir… Plus tard, j’apprendrais ce qu’il dit vraiment. J’ai flashé sur les Stones, surtout qu’en face B, il y a “Doo Doo Doo Heartbreaker”, un morceau avec du clavinet, un peu soul où Billy Preston a une grosse place. Peu de temps après, on m’a offert une compilation des Stones de 1975, “Made In The Shade”. À l’époque, ils sont sur la route aux États-Unis et je tombe sur un article dans Best avec des photos de cette tournée. Et je deviens fondu des Stones, ils portent du cuir noir, ils sont photographiés à New York, à Los Angeles avec leur scène en lotus qui s’ouvre… Je deviens fan transi du groupe et pendant tout l’été 1975, j’écoute la compilation sur laquelle il y a “It’s Only Rock’n’roll”, “Tumbling Dice”, etc. Les Rolling Stones deviennent mon groupe fétiche. Et le restent.

A écouter : Star Star

 
formats

J’ai toujours trouvé absurde le concept de partir sur une île déserte avec ses disques préférés. Si l’île est déserte, EDF ne se sera pas cassé la tête à y installer l’électricité, déjà. Et étant un tant soit peu maniaque, je n’aurais pas envie d’exposer aux éléments mes vinyles favoris… Sans parler du sable sur la platine, hein, bon, je sais, je n’aime pas la nature, mais c’est elle qui a commencé. Donc voilà, l’île déserte, je ne l’utilise qu’à des fins professionnelles. Ce qui ne m’empêche pas de me poser mes propres questions à la con. Comme, par exemple, s’il ne restait qu’une chanson dans votre vie, si vous n’aviez plus qu’un disque à écouter jusqu’à la fin de vos jours, duquel s’agirait-il ? Je n’ai pas encore réussi à répondre à cette question. Mais je suis en train de la poser autour de moi à tous les mordus de musique que je croise.

Pour cet épisode 00, honneur à celle dont les portraits vont illustrer cette série…

11258597_10206538577120978_1850233333_n

Photo Mathieu Bournazel

Marion : Je n’ai pas de chanson préférée… Mais il y a en a une que j’ai écoutée en boucle et en boucle, au point de m’être fait tatouer les paroles dans le dos, c’est “Obstacle 2” d’Interpol. A la base, Interpol, c’est une Black Session de France Inter pour moi. J’étais dans mon salon, j’écoutais ce nouveau groupe et j’avais la chair de poule, les poils qui se dressaient sur les bras… Je trouvais ça incroyable. Je les ai vus ensuite au Trabendo, ils devaient faire la première partie de Girls Against Boys dont je suis méga-fan… Et comme Interpol était à la bourre, Girls Against Boys a joué en première partie, c’était une grosse frustration, le concert était trop court, le public qui était là n’y était pas vraiment pour eux, Interpol a fait un concert pourri, rien à voir avec celui de la radio… Et puis, l’album sort et je l’écoute, je l’écoute… Il se retrouve même bloqué dans mon autoradio et j’ai conduit de nuit, en rentrant du ski, avec ce CD en boucle.

 
formats

photo

Cette superbe illustration est signée de ma personne (vous aurez reconnu mon goût de myope pour la photo semi-floue). Merci encore à Philippe Massoni qui m’a offert le Playmobil Elvis !

Je vais devoir faire une révélation qui risque d’ébranler les plus naïfs d’entre vous. En interview, l’Artiste n’est pas toujours sincère. Surtout face à un(e) journaliste. Il ne ment pas, attention… Il se contente d’enrober la vérité d’un délicat vernis qui la rend plus plaisante à lire.
L’Artiste américain, l’acteur en particulier, est passé maître dans l’art de la communication, de la belle déclaration ronflante où les termes inspirant, collaboration enrichissante, admiration réciproque et travail d’équipe reviennent en boucle. Le rock conserve quelques grandes gueules pour balancer des vérités qui font mal (et d’énormes conneries aussi), mais l’espèce est en voie de disparition… Et si l’Homo Rockn’n’rollus est moins lisse que son homologue cinématographique, il lui arrive de pratiquer une gentille langue de contreplaqué que je vais me faire un plaisir de vous traduire ici.

Je suis perfectionniste : Tu vois Hitler sous cocaïne en plein délire control-freak ? Eh bien comparé à moi quand je bosse, c’est un type plutôt détendu du string. Je peux refaire 200 fois la même prise en studio et je trépigne de rage en maudissant l’ingé son sur 18 générations tant qu’on n’en fait pas une 201e. Pendant le sound-check, je suis une grosse diva capricieuse et je fais même chialer le gros roadie tatoué qui décapsule ses bières avec les dents.

C’est l’album de la maturité : Après cinq ans non-stop à picoler comme des gorets en studio et en tournée, à se réveiller baignant dans notre vomi ou celui de gens dont on ne se souvient plus du prénom, à faire des bébés à des groupies qui n’avaient pas l’air si mineures que ça, on a décidé de se calmer pour amortir le passage en rehab et la greffe de foie et de cloison nasale.

On a fait un break : Tu as déjà passé des mois à tourner dans le même bus que trois autres glandus ? On ne s’était pas aperçus des non-dits accumulés entre nous et du besoin de mettre des distances, jusqu’au jour j’ai attaqué le batteur à coup d’extincteur parce qu’il faisait trop de bruit en respirant.

Ce break nous a rendu plus forts : On arrive à rester dans la même pièce dix minutes d’affilée, sans en venir aux mains.

On est très instinctifs : On est de très gros branleurs. En vrai, on préfère fumer des joints et boire des bières plutôt que de s’enfermer en studio pour bosser. Du coup, on fait tout en une prise, puisqu’au final, vous écouterez le disque en MP3 avec un son dégueulasse, alors pourquoi se prendre le chou, hein ?

On se fout de notre image : Chaque matin, on passe une heure à choisir notre jeans pourri et à se décoiffer les cheveux. On fait vieillir nos Converses aux pieds des roadies. L’autre jour, je me suis rasé de près par erreur, du coup, je ne suis pas sorti de chez moi pendant trois jours…

On a quitté le label en bons termes : On a saccagé le bureau du directeur artistique, menacé de mettre le feu aux locaux, déposé une tête de cheval mort sur l’oreiller du big boss. Pour le procès, on va plaider la perte de jugement temporaire…

Le groupe est une démocratie : Une démocratie au sens coréen du nord, bien sûr.

La collaboration géniale par internet : J’aurais vendu ma petite sœur pour être ne serait-ce qu’une demi-journée dans le même studio que mon héros venu poser une voix sur un morceau. Mais apparemment, il m’a pris au sérieux quand j’ai dit en interview que si je le rencontrais, je me frotterais sur sa jambe comme un clebs en chaleur…

Je n’accorde aucune importance aux prix : J’ai le nom de tous ceux qui ont eu à ma place le Grammy Award, le Mercury Prize, le Brit Award et le prix du mec le plus sexy avec une barbe géante et un jeans retroussé sur les chevilles. Et eux, si je les croise, je les tape.

Je me suis fait plaisir avec cet album : Au moins, il y en aura un à qui mes morceaux archi-complaisants et mal foutus plairont. C’est déjà ça.

Mes paroles ne sont pas du tout perso : La chanson « Amy is a dirty bitch because she dumped me for another pop-star » par exemple, n’est pas du autobiographique. Mon ex, cette salope qui m’a quitté pour un chanteur pop de merde, s’appelait Ally… Je ne vois pas pourquoi les journalistes se font des films. L’inspiration, je la trouve partout, pas juste dans ma vie. Et si l’album s’intitule « My Life », c’est juste vachement ironique. Et vous tombez tous dans le panneau.

Ce groupe ? Jamais entendu, ils n’ont pas pu m’influencer : J’ai tous leurs albums. Et les pirates. Et les rééditions sud-américaines, japonaises, congolaises et inuit de tous leurs disques.

Je ne suis rien sans mes fans, j’ai un rapport privilégié avec eux : J’adore quand ils likent mes photos sur Instagram et mes statuts Facebook. Et je charge personnellement notre attachée de presse de répondre aux relous qui veulent discuter…

Je ne lis jamais les critiques, même les bonnes : Là, deux traductions sont envisageables. 1) L’Artiste est vraiment sensible, limite écorché vif qu’on aurait plongé dans un bain d’alcool à 90° et de sel : oui, même les compliments, je les prends mal, parce que je me demande si j’en suis digne au fond. Et puis, les critiques ne comprennent pas vraiment mon Art, ils ne voient pas que je tente de m’élever vers le sublime, ils se contentent de me comparer aux Beatles… 2) L’Artiste nous prend pour un jambon : J’ai des alertes Google avec des mots-clés portant sur moi, comme ça, je lis tout. Y compris les tweets sur moi. Je sais qu’en 2009, tu as émis une vague réserve sur mon premier album et ça, je ne l’ai pas oublié…

 
formats
Publié le 13 mars 2015, par dans Non classé.

J’ai écrit ça il y a trois ans… Je n’ai jamais cherché à faire publier cette nouvelle-là. Trop près de l’os, sûrement… Je ne sais même pas pourquoi je la poste ici, sans doute juste parce que je n’ai rien mis sur ce blog depuis des plombes et que j’ai douze articles que je pourrais finir si je voulais, mais…

C’est un de ces jours où le voile du temps s’est effiloché. Un de ces matins où j’ai l’occasion de faire un tour ailleurs, dans le passé, voir si c’était vraiment mieux avant (en fait, non, pas tant que ça). Je connais les règles du jeu : impossible de modifier le présent, je n’empêche pas les morts, les suicides et les catastrophes naturelles. Je ne sauve pas le monde, j’ai d’autres trucs plus futiles à faire. Je me balade en témoin, j’observe, je fais la touriste, je planque mon téléphone et si je prends des photos, c’est en douce. Dommage quand je me retrouve à la Cavern devant des jeunes Beatles, que j’assiste au dernier concert de Ziggy Stardust ou au défilé où Mary Quant a lancé la minijupe. Parfois je ramène un souvenir, rien d’extraordinaire, juste une bricole par-ci, par-là… Je pourrais sans doute me confronter à d’autres instants que les épisodes qui m’ont marquée à l’adolescence quand je me suis immergée dans l’histoire de la pop, du rock, bouffé des kilos de livres sur le Swingin’ London et le reste. Je suppose que je pourrais aller voir l’assassinat de Kennedy ou n’importe quel événement historique, mais bizarrement quand je m’immisce dans la petite déchirure de ce voile, je me retrouve toujours dans de petits grands moments de pop culture. Même lorsque je vis des instants d’exception, la superficialité me colle à la peau. Il ne faut pas lutter contre la malédiction.

J’ai posé la main sur le mur de ma chambre, toujours au même endroit. Non, il n’y a pas de lumière aveuglante qui irradie de cette drôle de faille. Mais en regardant bien le long de la craquelure qui zèbre le mur, on distingue une sorte de flou, comme l’air chaud qui tremble dans un désert. Et sans que je comprenne comment, je me suis retrouvée ailleurs.

Enfin, pas vraiment. Cette rue-là, moche, sans âme, avec ses petits commerces, ses jardinières en béton rosé garnies de géranium, ses lampadaires pseudo-rétro et ses pavés autobloquants dessinant un puzzle crème et beige, c’était celle qui menait chez moi. Enfin, avant que mes parents ne revendent la maison. Je n’aimais pas particulièrement cette banlieue moyenne, ses habitants, son ennui tellement cliché qu’il ne mérite pas d’être mentionné. Mais la maison, c’était autre chose. Elle était mitoyenne de celle de mon grand-père où je passais mes journées. Parce que comme chez tous les grands-parents, il y avait de quoi fouiner, des vieux magazines vestiges des années soixante et au-delà, des catalogues remplis de looks exotiques quand on a grandi dans ces eighties oubliées par le bon goût, des photos, des objets et des strates de souvenirs accumulés. Rien de foufou, juste de quoi stimuler mon imagination de gamine qui n’en avait pas besoin, me pousser à nourrir une fascination pour un passé idéal et composite que je me suis fabriqué avec des éléments recombinés à ma sauce.

Et puis surtout, il y avait mon grand-père. Mon héros. J’étais sa chérie, je le lui rendais bien. C’était le plus beau, le plus élégant, le plus drôle, le plus brillant. Toute personne pensant le contraire avait droit à une place de choix sur ma liste noire. Il me gâtait trop, je lui en demandais toujours plus et il ne reculait devant rien pour me combler. À l’adolescence j’ai eu peur de le décevoir, je ne voulais pas grandir, pas le quitter, pas devenir une femme… J’ai parfois eu l’impression de le peiner en gagnant mon indépendance, même s’il prétendait que ça lui faisait plaisir de me voir prendre mon envol. Au fond, il n’avait pas plus envie que moi d’arrêter nos sorties en duo, nos explorations de musées, nos moments de connerie où on se foutait des gens autour de nous, en sachant très bien qu’aucun d’entre eux n’oserait râler contre ce monsieur élégant et sa petite fille modèle.
Pourtant, il a bien fallu en passer par là. Que la petite princesse à son papy devienne la petite garce en minishort qui allume tout ce qui respire avec ses guiboles éternellement pas finies flottant dans ses bottes. À l’inverse de mes parents, il n’a rien dit sur mon premier tatouage, ni jugé mes choix de carrière bizarres. Il savait qu’entre deux interviews de rock-stars je prenais toujours deux minutes pour passer le voir ; qu’il m’avait transmis ce don d’obtenir ce que je voulais en jonglant entre politesse nickel et caprices de pourrie gâtée, que sous mes airs de bad girl évaporée, je n’étais ni stupide, ni superficielle… Juste mal dans ma peau, coincée pour l’éternité dans la peau d’une pré-ado, terrifiée à l’idée de vieillir. Il continuait à tout me passer, riait quand je disais préférer mon chihuahua à un éventuel bébé, même si au fond, je sentais qu’il aurait préféré que je me range. Que je tienne les promesses de l’enfance.

En jetant un œil aux boutiques, j’ai évalué la période où j’avais dû débarquer. 1992 ou 93 à en juger par la mode, l’esthétique eighties mal digérée. Le moment ou mon grand-père était tombé malade. Et où lâchement, j’avais commencé à moins le voir, parce que je ne supportais pas que mon héros soit rattrapé par son corps, marche avec une canne, trébuche, tombe et s’écorche les mains et les genoux comme un gosse. À chaque fois que je l’aidais à se relever, je sentais son malaise, sa tristesse, cet air de dire, j’en suis arrivé là…
Quand il s’est mis à vraiment décliner, j’ai repris mes habitudes, je suis retournée le voir plus souvent. Mais au fond, j’avais l’impression que c’était trop tard. Qu’il savait que je savais qu’il était sur le départ et ne voulais pas voir ça.

En remontant la rue jusqu’à sa maison, j’ai répété dans ma tête les phrases que je n’avais jamais pu lui dire, parce qu’elles m’étaient venues après. J’allais enfin lui expliquer, même si j’y laissais au passage mon eyeliner et mon mascara façon panda en larmes, que je n’avais pas voulu lui faire du mal, qu’il était mon héros et que les héros ne déclinent pas. Lui déballer mes regrets, mes remords, tout ce qui me rongeait depuis trop longtemps, me pesait sur le cœur au point qu’une fois par semaine au moins, je prenais mon téléphone, composait automatiquement son numéro et qu’au moment d’appeler, je me souvenais soudain qu’il était trop tard.

On m’avait redonné une chance de rectifier une erreur, je n’allais pas la laisser passer. Tout irait mieux ensuite, comme dans ces films maladroits des fifties où l’héroïne se souvient d’un incident marquant devant son psy et que, par miracle, elle guérit de sa pelletée de névroses.

Je suis passée devant la maison de mes parents. Au boulot sûrement, vu l’heure. J’ai mis la main dans ma poche. J’avais les clés de chez eux. Mon vieux trousseau. Avec le porte-clés ramené de Londres, l’éclair rouge et bleu émaillé d’Aladdin Sane. J’ai poussé la porte, hésité avant d’entrer. J’ai remonté le couloir jusqu’à l’escalier menant à ma chambre au premier étage. Pas envie de visiter le reste. Je savais ce que j’allais trouver. Cette maison-là, je la hantais régulièrement la nuit. Je fais des rêves d’un réalisme frôlant le stupide. C’est le seul domaine où l’imagination me déserte.
Ma chambre, c’était autre chose. Je l’avais tellement chamboulée, décorée, redécorée au fil des mes engouements que je n’étais plus sûre de son aspect. Les images s’étaient superposées dans ma mémoire. Je me suis revue en train de faire ce collage placardé sur ma porte. Twiggy, Mary Quant, les Beatles, un jeune Brian Jones boudeur, des photos de mannequins sixties en minijupe en train de chahuter et de prendre des poses impossibles. Mon hommage au Swingin’ London, la période où j’aurais rêvé de vivre. J’ai entrebâillé la porte, passé une tête. Les rideaux et la moquette noirs, les piles de livres, les vinyles chinés dans des brocantes, le mur consacré à Bowie sous tous ses angles, celui rendant hommage aux rock-stars secondaires dans mon panthéon personnel. Tout était là. J’ai tourné les talons sans entrer. J’avais plus sérieux en tête que de revisiter mon petit musée personnel. Dommage que le jour où je grattais sous la surface, personne ne soit là pour le voir.

Mon grand-père n’a pas semblé plus surpris que ça que je sonne à sa porte. Pas plus que moi quand il m’a ouvert. Je l’ai embrassé, retrouvé l’odeur de son eau de Cologne un peu désuète, imprimée dans mes narines. Et comme dans mes souvenirs, la peau de ses joues est douce, rasée de très près, ses cheveux blancs impeccables, encore abondants. Je regarde ses mains. Elles ont commencé à se tacher. Pas de doute. Bientôt, il sera de plus en plus vulnérable. Le colosse d’1,80 mètre va se voûter, imperceptiblement au début, puis marcher en traînant un peu les pieds. Il va troquer ses costumes contre des tenues de papy, des pantalons confortables et des gilets moches mais bien chauds, des horreurs qu’il n’aurait pas approchées quelques mois plus tôt.

« Tu as vu ? Je suis revenue… Mais je ne peux pas rester, il va falloir que je reparte, que je te laisse… »
Mon grand-père sourit. Il a le regard triste, presque humide.
« Je sais ce qui va se passer après. Je n’ai pas le beau rôle. C’est juste que… C’est juste que… »
Bordel, ces belles phrases, préparées avec plus de soin que n’importe lequel de mes articles, me restent bloquées en travers de la gorge. Il faudrait peut-être que je boive quelque chose, mais pour une fois, je veux rester lucide.
« Pour l’instant, tu es encore en forme… mais tu sais que ça ne va pas durer. Un jour, tu vas décliner et ça, comme une petite conne égoïste, je ne l’ai pas supporté. »
Je sens la débandade côté mascara. Je serre la main de mon grand-père, j’ai peur qu’il m’échappe avant que j’ai fini de vider mon sac, de me colleter avec ma lâcheté.
« Alors je t’ai évité. Parce que c’était trop dur. Pas parce que je ne t’aimais plus, hein… Tu le sais… »
Mon grand-père hoche la tête.
« Mais le pire… Le pire, c’est qu’un jour, on m’a appelé pour me dire que… que c’était la fin. Et je bossais ce jour-là. »
Oui, sale petite conne égoïste, tu as préféré travailler parce que sous tes airs de t’en foutre, tu es bouffée par l’ambition, par le besoin de prouver à tes collègues que tu es meilleure qu’eux, que tu peux en faire plus. Tant pis si au passage tu n’es pas là pour tenir la main de ton grand-père, si pour te rassurer, tu te dis qu’il n’avait plus sa tête, que tout le monde t’a affirmé qu’avant de s’éteindre, il a parlé de toi, a dit que tu étais près de lui et qu’ils ne l’en ont pas dissuadé. Ça ne t’a jamais suffi de savoir ça. Au contraire, c’est encore pire, cet épisode te ronge depuis. Tu as planté ton grand-père, tu lui as posé le lapin ultime et lui, il a fait comme si tu étais là, pour se rassurer sans doute…
« Si je pouvais revenir en arrière, je serai là quand tu partiras… » Oui, côté concordance des temps, on s’embrouille un peu, mais on se comprend. Mon grand-père a l’air de plus en plus triste. Il ouvre enfin la bouche et je ne prête pas tout de suite attention à ce qu’il dit. J’écoute sa voix. Je croyais l’avoir oubliée. N’importe quoi. Je m’en souviens parfaitement.
« … Tu étais là, tu sais. Tu étais là. »
Non, pas encore ce mensonge destiné à calmer ma culpabilité. J’ai envie que pour une fois, mon grand-père cesse d’être indulgent, de tout me passer, y compris le pire, me balance mes quatre vérités, me traite comme je le mérite.
« Non, je n’étais pas là, tu le sais bien. J’étais prise, je travaillais, je me suis dit que tu tiendrais jusqu’au lendemain. Et je ne suis pas venue. Je n’étais pas là, on a dû te dire le contraire et tu n’étais pas trop conscient, mais non, tu vas voir, tu vas partir sans que je sois là.
– Je sais aussi bien que toi comment ça se passe. C’est ma mort après tout, alors tu permets, je maîtrise le sujet. Et, oui, tu es là. Près de moi. »
OK. Décidément, il est dit que je ne pourrai jamais régler cette histoire, que je vais traîner mes remords jusqu’à la fin des temps.
« Tu n’as pas idée de ce que je regrette de ne pas avoir été là.
– Non, c’est moi qui regrette, répond mon grand-père. Il parle très bas, j’ai du mal à l’entendre.
– Regretter quoi ? À part de m’avoir pourrie pour tous les autres hommes, je ne vois pas. Je m’en voudrai toujours. Je n’étais pas là. C’est tout.
– Tu étais là. Tu es venue. Tu m’as pris par la main. Et les regrets, c’est moi qui les ai. »
L’espace d’un instant, j’ai cru comprendre ce qu’il voulait dire. Le voile du temps. Mes allers et retours dans un certain passé. Ces drôles de rêve très réalistes où je retourne dans la maison de mes parents. Cette impression d’être souvent seule, de ne rien éprouver vraiment, pas même la douleur physique. Tout cela n’avait pas de sens au fond. C’était comme ça depuis quelques années, je ne sais plus combien, je l’acceptais.
Mon grand-père parlait toujours. J’ai fait un effort pour me concentrer sur ce qu’il disait. Ah oui, lui aussi avait des regrets.
« …Enfin, regret, ce n’est pas le bon mot. Il n’y a pas eu un jour où je ne m’en suis pas mortellement voulu de t’avoir donné les clés de la voiture ce jour-là… »

 
formats
Publié le 8 janvier 2015, par dans blabla, Grumpf.

Aujourd’hui, je devais comme tous les ans, fêter l’anniversaire de David Bowie et d’Elvis et celui du début de ma relation avec Thierry.

Enfin, je devais. Jusqu’à 11h30 hier…

Le 7 janvier a eu un étrange goût de déjà vu. Des rumeurs, des flash d’infos à la radio répétant les mêmes informations, avec beaucoup de conditionnel, les noms des premières victimes, beaucoup de rumeurs, les manifestations d’émotion, la peur des débordements – autant les « ils l’ont bien cherché, hein » que les épanchements de populisme et de haine.

Et puis, il y a eu la vague de Je Suis Charlie. Et comme toujours, j’ai préféré manifester mon émotion à ma façon. En l’enfouissant. Je suis de l’école des grandes douleurs muettes. Je n’y peux rien. J’ai du mal à déposer des bouquets de fleurs et des bougies, à écrire des messages sur des pancartes, à reprendre des slogans, si intelligents ou bien trouvés soient-ils. J’ai tendance à me dire qu’en changeant mon avatar contre un carré noir, la connerie et la haine ne vont pas reculer, les idées pourries et extrémistes non plus. Tant pis si on me le reproche, il n’y a pas un mode d’emploi du bon chagrin à suivre. Et comme l’a dit une amie chère, c’est ça aussi la liberté de penser.

Ce qui m’obsède, maintenant, c’est ce qui va se passer lorsque la poussière retombera. Il en y aura pour dire qu’au fond, ces braves gens de Charlie Hebdo ont poussé le bouchon loin. Ils ne l’ont pas mérité, hein, mais… Ben ouais, ils sont allés loin. Je ne les ai pas toujours trouvé drôles, ni de bon goût. Ils pratiquaient l’humour trash qui tache, ils franchissaient parfois la ligne jaune, ce n’était pas des saints et je ne le leur demandais pas d’en être (je suis athée, je n’ai pas le culte du martyr chrétien), mais nous sommes dans un pays où le délit de blasphème n’existe pas. Celui de mauvais goût non plus. Les traiter de racistes, comme j’ai pu le lire en filigrane, c’est juste dégueulasse.

Gardez ce genre d’accusations pour les vrais haineux, ceux qui propagent des idées immondes, incitent à la haine et au rejet de l’autre… Ceux-là se portent très bien. Ils vont encore aller mieux d’ici quelques jours, lorsqu’ils nous expliqueront qu’il faut bouter hors de France tous ces horribles musulmans, rétablir la peine de mort, fermer les frontières et censurer 95% d’internet pour éviter les appels au Djihad.

Hier, je me suis protégée. J’ai refusé de lire les commentaires de débiles qui, tranquillou derrière leurs claviers, balançaient du « mdr LOL bien fait ». Les mêmes qui tweetent sur « les bons juifs morts », veulent « brûler des pd », etc. J’ai croisé un ou deux théoriciens du complot, à qui on avait surtout tout caché des règles l’orthographe et rien dit au sujet de la grammaire – encore un coup des Illuminati, sans doute.
Mais j’ai été horrifiée de lire la remarque d’un de mes contacts Facebook. Elle disait, sans honte, qu’au rassemblement à la mémoire de Charlie, « il n’y avait pas beaucoup de musulmans ». J’ai failli lui demander à quoi on les reconnaissait. Doivent-ils porter un gros signe distinctif sur le revers de leur veste pour qu’on les identifie facilement ?

Depuis ce matin, on attaque des mosquées, ce qui va bien servir à instaurer un climat de paix dans un pays qui en aurait besoin pourtant. Le pire, c’est de penser que les sinistres cons qui s’en prennent à des innocents le font au soi-disant nom des victimes. Qui n’auraient jamais souhaité ça. Et qui ont toujours rejeté les idées du FN et des allumés fanatiques de tous poils, toujours prêts à prendre les torches et les cordes pour lyncher la première minorité venue…

Je ne suis pas allée au rassemblement hier. Par agoraphobie. Mais je suis allée à la minute de silence sur la place de la République à midi. Jamais entendu un tel silence en plein Paris. Deux minutes avant midi, un connard – qui avait une belle tronche de gaulois, en plus de son air de vainqueur – a tenté de perturber l’évènement en se lançant dans un pseudo rap anti-Charlie. Personne n’a réagi. J’ai eu envie de le frapper, de lui balancer des coups de bottes là où ça fait mal.

Et j’ai compris que les terroristes avaient réussi leur boulot encore mieux que je ne le pensais. Je suis contre la peine de mort, la torture, et tout ce qui nous rabaisse au rang de bêtes sauvages, mais là, l’espace d’un instant, j’ai rêvé que je tabassais un mec à coups de bottes. Comme l’ont fait les fascistes italiens le jour où ils ont arrêté et tué mon arrière-grand-père, opposant à leur régime, qui aidait d’autres dissidents à fuir le pays et les planquait dans la maison d’invités de sa grande barraque d’architecte…

Hier, j’ai eu le sentiment de revivre le 11 septembre. L’horreur, la sidération, le choc, l’envie de noyer tout ça dans l’alcool pour se dire que c’est juste un cauchemar. Je sais aussi qu’après le 11 septembre, la première chose à laquelle j’ai pensé, c’est que c’était la fin du monde que je connaissais. Et que le suivant n’allait pas être très drôle. Ni très libre. J’espère que cette fois, je me trompe. Mais j’ai des doutes.