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Publié le 16 novembre 2015, par dans Hommage.

Pas envie de réagir à chaud sur les attentats. De raconter la peur pour les amis qui étaient là-bas. Essayer plutôt de me souvenir du meilleur, en me disant qu’il reviendra un jour. Forcément.

Avant même que sur Twitter tourne le hashtag MonPlusBeauSouvenirDuBataclan, j’avais dressé une liste mentale des concerts mémorables vus dans cette salle qui se trouve à une vingtaine de minutes de chez nous. Je ne me souviens plus des dates exactes, je n’ai pas une mémoire d’archiviste, désolée de vous livrer ça en vrac. Ce n’est pas du bon boulot de journaliste, je sais…

Le Bataclan, pour moi, ça a été cette interview des Yeah Yeah Yeahs dans la salle en fin d’après-midi, au moment de la sortie de “It’s Blitz”. Interrompue par le sound-check de batterie… Et le concert surchauffé, le soir, soixante-dix minutes de décharge d’adrénaline et de jubilation.

Le Blues Explosion à l’époque de l’album “Plastic Fangs”. J’avais vu le concert du début de tournée au Trabendo et le groupe n’était pas encore un place. Mais ce soir-là, au Bataclan, avec des semaines de route dans les pattes, la bande à Spencer avait été éblouissante. Je me souviendrai toujours de l’expression sur le visage du pourtant toujours cool Judah Bauer, alors qu’il saluait le public à l’issue d’un long rappel. Son air de se dire, fuck, c’est nous qui avons fait ça ?

L’ambiance douce, mélancolique du concert Eels with Strings.

Les Flaming Lips, entourés de Pères Noël et d’aliens sur scène, me redonnant le sourire alors que j’étais – pour changer – en pleine période dépressive. Passer du sourire aux larmes par moments. Et se dire, oui, je sais, c’est un cliché, que la musique peut apaiser et redonner, ne serait-ce que l’espace d’une soirée, un peu de foi en l’avenir.

Maudire la grosse brute qui m’était rentrée dedans avant le concert d’Einstürzende Neubauten, m’arrachant une boucle d’oreille au passage. Puis me laisser embarquer par les expérimentations de Blixa Bargeld et ressortir de là avec le sentiment étrange d’avoir vu plus qu’un simple concert de rock.

An evening with the Dandy Warhols. Deux heures et demi avec mes têtes à claques de Portland préférées, à transpirer des litres sur nos fauteuils au balcon dans la salle transformée en bain de vapeur pendant cette soirée de canicule de 2003.

Retranspirer encore pour les Bellrays au Cool Soul Festival. Avoir envie de vivre dans le monde des petits films que le Legendary Tigerman projetait derrière lui pendant son set.

La fête des 40 ans de Rock & Folk. De la musique, des copains. L’open-bar qui m’abreuve en vodka-pamplemousse. L’impression de faire partie d’une équipe, un sentiment rare lorsqu’on travaille en free-lance.

Marion me tirant par la manche lors d’un concert de PJ Harvey pour m’emmener sous une minuscule bouche d’aération qu’elle a repérée et partager avec moi ce petit filet d’air frais. Parce qu’elle est comme ça, ma petite frisée. Elle partage tout.

Deus, en décembre 2014, fêtant ses vingt ans d’existence. Un set parfait. Des montées qui ne descendent jamais. De Mélanie et Patrice, croisés sur Twitter, qu’on rencontre en vrai ce soir-là. Conclure mon live-report d’un “on a vu ce soir l’un des meilleurs concerts de 2014” qui ne m’engageait pas à grand-chose, ok. Prendre un verre ensuite alors qu’il est tard, qu’on travaille le lendemain, mais qu’on ne veut pas que la soirée se termine.

Et puis se prendre en pleine figure LA photo sur Facebook. Celle que je ne pourrai jamais dé-voir. Celle que personne n’aurait dû partager par décence, par respect, par refus de propager l’horreur et de faire le jeu de la terreur, celui des psychopathes qui se sont déchaînés ce soir-là. Celle que je ne veux qu’aucun des amis qui étaient là-bas – et s’en sortent tous, traumatisés, mais vivants –, ne voient un jour. Celle qui reviendra nous hanter, parce qu’elle refera surface, et avec elle, les souvenirs du 13 novembre.

Je me répète depuis qu’on a eu de la chance. De ne pas être là-bas. De n’avoir perdu aucun proche.

Et je veux m’accrocher à ces autres souvenirs. Les bons, les forts. C’est dérisoire. Mais pour l’instant, je ne vois pas ce que je peux faire d’autre.