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Marion Ruszniewski à la photo, parce qu’on ne change pas une équipe qui gagne

Choisir une seule chanson. Non mais ça va pas bien. Déjà, les dix albums de l’île déserte m’angoissent, à tel point que j’ai trouvé la parade : chaque année, en janvier, depuis 1996, je me fais une compile, par ordre chronologique, des chansons qui m’ont marquée durant l’année précédente – j’ai commencé sur des cassettes de 90 minutes. Du coup, sur l’île déserte, c’est ces compiles que j’embarque.

Il y a une chanson qui, pourtant, ne figure sur aucune de ces compiles, car je l’ai connue avant de commencer à en faire. Elle a officiellement été ma chanson préférée jusqu’à ce que je n’aie plus l’âge d’avoir une chanson préférée. “Wild Horses” des Stones. La première fois que je l’ai entendue, j’ai été tellement frappée par sa beauté que j’ai rembobiné la cassette plusieurs fois dans mon walkman, en tâtonnant pour arriver pile au début de la chanson, je voulais l’écouter non-stop, pour toujours. C’était à la fin de la cinquième, les conseils de classe étaient passés alors, comme tout un chacun, je séchais les cours. Le matin, je devais faire semblant d’aller au collège et attendre que mes parents soient partis au boulot pour rentrer chez moi – les jeunes sèchent généralement les cours pour aller faire les cons avec leurs potes, mais moi, j’avais pas de potes. Ce lundi matin, il faisait beau, fin du printemps, je suis allée attendre quelques heures sur un banc, dans le parc derrière la mairie de Villeneuve-la-Garenne, avec dans mon walkman la cassette de Hot Rocks 64-71 des Stones, que mon oncle venait de me copier et que je m’apprêtais à découvrir. Pour une découverte !… Disons que j’avais pas perdu ma matinée. Si j’étais allée en cours, j’en aurais pas appris autant.

“Wild Horses” était la dernière chanson. Du soleil, des fleurs, des arbres, pas d’école, la liberté… un type qui lançait un bâton à son berger allemand… et “Wild Horses”. Je croyais avoir pris une claque un peu plus tôt avec “Jumpin’ Jack Flash”, mais là, c’était autre chose. Il se passait un truc. Que je ne comprenais pas, qui me dépassait. La beauté.
Le pire, c’est que la chanson coupait avant la fin, faute de place sur la cassette : elle s’arrêtait au début du dernier solo. Mais ça n’était pas si grave. Quand j’ai fini par acheter Sticky Fingers, plus d’un an plus tard, ça a été absolument dingue de découvrir ENFIN la fin de la chanson ! J’étais super émue. Même encore maintenant, quand je l’écoute, arrivé au début du deuxième solo, j’ai toujours le sentiment que la cassette va s’arrêter.

Ce qui est génial avec cette chanson enregistrée à Muscle Shoals, Alabama, en 1969, c’est que personne, pas même Jagger et Richards, ne sait vraiment de quoi elle parle. De Jagger et Marianne Faithfull ? De drogue ? Du fils de Keith Richards ? Dans un hors-série de Rock & Folk, des extraits des paroles de “Wild Horses” avaient été utilisés comme exergues d’un article sur la descente aux enfers, puis la mort, de Brian Jones. Pour d’autres, cette chanson évoque Gram Parsons… Ces paroles peuvent parler de ce qu’on veut. Tu es amoureuse d’un type à qui tu n’oses même pas adresser la parole ? Ton fiancé s’est tiré ? Tu as perdu un être cher ? “Wild Horses” parle de ton histoire. Susan Boyle, l’une des nombreuses personnes à l’avoir reprise, prétend que les paroles du premier couplet lui évoquent son enfance dans les quartiers ouvriers. Je ne sais pas où elle est allée chercher ça, mais cet exemple illustre bien mon propos : chacun peut interpréter “Wild Horses” de façon personnelle. Avec “Wild Horses”, on n’est plus jamais seul.

Les Stones écoutant Wild Horses