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Publié le 8 janvier 2015, par dans blabla, Grumpf.

Aujourd’hui, je devais comme tous les ans, fêter l’anniversaire de David Bowie et d’Elvis et celui du début de ma relation avec Thierry.

Enfin, je devais. Jusqu’à 11h30 hier…

Le 7 janvier a eu un étrange goût de déjà vu. Des rumeurs, des flash d’infos à la radio répétant les mêmes informations, avec beaucoup de conditionnel, les noms des premières victimes, beaucoup de rumeurs, les manifestations d’émotion, la peur des débordements – autant les « ils l’ont bien cherché, hein » que les épanchements de populisme et de haine.

Et puis, il y a eu la vague de Je Suis Charlie. Et comme toujours, j’ai préféré manifester mon émotion à ma façon. En l’enfouissant. Je suis de l’école des grandes douleurs muettes. Je n’y peux rien. J’ai du mal à déposer des bouquets de fleurs et des bougies, à écrire des messages sur des pancartes, à reprendre des slogans, si intelligents ou bien trouvés soient-ils. J’ai tendance à me dire qu’en changeant mon avatar contre un carré noir, la connerie et la haine ne vont pas reculer, les idées pourries et extrémistes non plus. Tant pis si on me le reproche, il n’y a pas un mode d’emploi du bon chagrin à suivre. Et comme l’a dit une amie chère, c’est ça aussi la liberté de penser.

Ce qui m’obsède, maintenant, c’est ce qui va se passer lorsque la poussière retombera. Il en y aura pour dire qu’au fond, ces braves gens de Charlie Hebdo ont poussé le bouchon loin. Ils ne l’ont pas mérité, hein, mais… Ben ouais, ils sont allés loin. Je ne les ai pas toujours trouvé drôles, ni de bon goût. Ils pratiquaient l’humour trash qui tache, ils franchissaient parfois la ligne jaune, ce n’était pas des saints et je ne le leur demandais pas d’en être (je suis athée, je n’ai pas le culte du martyr chrétien), mais nous sommes dans un pays où le délit de blasphème n’existe pas. Celui de mauvais goût non plus. Les traiter de racistes, comme j’ai pu le lire en filigrane, c’est juste dégueulasse.

Gardez ce genre d’accusations pour les vrais haineux, ceux qui propagent des idées immondes, incitent à la haine et au rejet de l’autre… Ceux-là se portent très bien. Ils vont encore aller mieux d’ici quelques jours, lorsqu’ils nous expliqueront qu’il faut bouter hors de France tous ces horribles musulmans, rétablir la peine de mort, fermer les frontières et censurer 95% d’internet pour éviter les appels au Djihad.

Hier, je me suis protégée. J’ai refusé de lire les commentaires de débiles qui, tranquillou derrière leurs claviers, balançaient du « mdr LOL bien fait ». Les mêmes qui tweetent sur « les bons juifs morts », veulent « brûler des pd », etc. J’ai croisé un ou deux théoriciens du complot, à qui on avait surtout tout caché des règles l’orthographe et rien dit au sujet de la grammaire – encore un coup des Illuminati, sans doute.
Mais j’ai été horrifiée de lire la remarque d’un de mes contacts Facebook. Elle disait, sans honte, qu’au rassemblement à la mémoire de Charlie, « il n’y avait pas beaucoup de musulmans ». J’ai failli lui demander à quoi on les reconnaissait. Doivent-ils porter un gros signe distinctif sur le revers de leur veste pour qu’on les identifie facilement ?

Depuis ce matin, on attaque des mosquées, ce qui va bien servir à instaurer un climat de paix dans un pays qui en aurait besoin pourtant. Le pire, c’est de penser que les sinistres cons qui s’en prennent à des innocents le font au soi-disant nom des victimes. Qui n’auraient jamais souhaité ça. Et qui ont toujours rejeté les idées du FN et des allumés fanatiques de tous poils, toujours prêts à prendre les torches et les cordes pour lyncher la première minorité venue…

Je ne suis pas allée au rassemblement hier. Par agoraphobie. Mais je suis allée à la minute de silence sur la place de la République à midi. Jamais entendu un tel silence en plein Paris. Deux minutes avant midi, un connard – qui avait une belle tronche de gaulois, en plus de son air de vainqueur – a tenté de perturber l’évènement en se lançant dans un pseudo rap anti-Charlie. Personne n’a réagi. J’ai eu envie de le frapper, de lui balancer des coups de bottes là où ça fait mal.

Et j’ai compris que les terroristes avaient réussi leur boulot encore mieux que je ne le pensais. Je suis contre la peine de mort, la torture, et tout ce qui nous rabaisse au rang de bêtes sauvages, mais là, l’espace d’un instant, j’ai rêvé que je tabassais un mec à coups de bottes. Comme l’ont fait les fascistes italiens le jour où ils ont arrêté et tué mon arrière-grand-père, opposant à leur régime, qui aidait d’autres dissidents à fuir le pays et les planquait dans la maison d’invités de sa grande barraque d’architecte…

Hier, j’ai eu le sentiment de revivre le 11 septembre. L’horreur, la sidération, le choc, l’envie de noyer tout ça dans l’alcool pour se dire que c’est juste un cauchemar. Je sais aussi qu’après le 11 septembre, la première chose à laquelle j’ai pensé, c’est que c’était la fin du monde que je connaissais. Et que le suivant n’allait pas être très drôle. Ni très libre. J’espère que cette fois, je me trompe. Mais j’ai des doutes.