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Un énorme merci à Gilles Schmidt, illustrateur rock’n’roll et joli monstre autoproclamé pour ce portrait de Lux.

Le 3 février 1959, Buddy Holly mourait dans un accident d’avion (avec Ritchie Valens et le Big Bopper. Les Américains font toujours les choses en grand). La tragédie est restée dans l’histoire du rock comme The day the music died, clin d’œil à American Pie (la chanson de Don McLean de 1972, pas la pantalonnade à base d’ados trombinant des tartes aux pommes).

Cinquante ans et un jour plus tard, le 4 février 2009, Lux Interior rejoignait pour toujours une autre dimension.

Quand Elvis est mort, je n’étais pas en âge de comprendre. Pour Lennon, j’étais plus préoccupée par mes Barbies et mes Playmobils. Pour Kurt Cobain, c’était plus compliqué pour des raisons perso.
Mais je me suis pris de plein fouet la mort de Lux Interior. Cinq ans plus tard, j’ai encore du mal à écouter les Cramps. Traitez-moi de groupie, de fan hystérique, je m’en cogne, d’autant que ce n’est pas vrai et que c’est celui qui le dit qu’y est). Les Cramps font partie de mon ADN, c’est aussi simple que ça. Il y a des groupes qu’on peut aimer sans s’impliquer, qu’on a envie de défendre, d’écouter, d’aller voir en concert, mais qui, au fond, ne chamboulent pas notre vie.

Et puis, il y a ceux, bien plus rares, qui nous marquent à vie, qui ouvrent l’esprit, influent profondément sur la façon de percevoir le monde, ont plus un rôle de passeurs, de mentors ou de guides que d’idoles qu’on admire en sachant que dans six mois ou six ans, on sera allés voir ailleurs.

David Bowie a eu cet impact-là sur moi à un âge impressionnable et sans lui, je serais sans doute tristement normale, ou plutôt, je n’aurais jamais accepté certaines de mes bizarreries. Les Cramps ont tenu le même rôle un peu plus tard. Et après une parenthèse oldies, grunge et brit-pop, je suis retournée voir chez les freaks si j’y étais. Et j’y étais bien. Un monde où les paroles de chansons parlent aussi bien de monstres, de science-fiction et de fétichisme que de Marcel Duchamp, où les filles tiennent la guitare avec des airs de dominatrice à qui on a piqué son martinet, où les mecs portent des talons aiguilles et se maquillent, où le vinyle se collectionne à la pelle, c’est du taillé sur-mesure pour moi.

J’aimais le côté groupe culte des Cramps, leurs concerts bordéliques, leur sens de l’humour dérangé, leurs pochettes de disques hallucinantes, leurs vidéos aux airs de mini-séries Z, leur intelligence et leur curiosité. Lux Interior maniait les sous-entendus comme un de ces dirty bluesmen libidineux des années 30 et rigolait de n’avoir jamais été censuré, même lorsqu’il demandait Can your pussy do the dog?. Bizarrement, peu de journalistes ont évoqué cet aspect de leur œuvre. Ils étaient trop occupés à chercher quel morceau les Cramps avaient pillé (oui, ils pratiquaient largement l’intertexualité musicale et ne s’en cachaient pas…). Ou fronçaient les sourcils devant certaines images qu’ils jugeaient sexistes, tout en oubliant de mentionner que leurs albums, à partir de A Date with Elvis, étaient produits par Poison Ivy, également guitariste et manager du groupe.

Les Cramps ne figurent jamais ou presque sur les listes des meilleurs albums de tous les temps. Ils sont souvent oubliés des livres d’histoire du rock, même lorsqu’ils étaient au bon endroit, au bon moment (dans le genre, Legs McNeil et Gillian McCain ont fait très fort en les ignorant tout au long des 400 et quelques pages de Please Kill Me). Et lorsqu’on parle d’eux, c’est souvent pour les ravaler au rang de personnages de cartoon pour grands gosses pervers et balancer une allusion à la Famille Addams dans la foulée.

Pour tout cela, et surtout pour ces chansons jubilatoires, avec des sons de guitare électrisants et certaines des paroles les plus surréalistes de ce côté du rock’n’roll garage, je les aime d’amour. Un jour, peut-être, je pourrai dire à nouveau, j’écoute les Cramps. Et le premier qui y verra une allusion aux BB Burnes se verra foudroyé d’un regard glacial appris à la Bad School For Bad Girls de Poison Ivy.